LIBERTÉ DES CONSCIENCES ET RELIGION


LIBERTÉ DES CONSCIENCES ET RELIGION
Enjeux et conflits (XIIIe-XXe siècle)
Presses universitaires de Rennes, 2018, 321 p., 25 €

Rendant compte d’un colloque tenu à Nancy en 2015 sur le thème Les sources religieuses de la liberté des consciences, XIIIe-XXe siècle, ce livre rassemble les contributions de nombreux universitaires, pour la plupart historiens. Celles-ci portent sur la notion de conscience telle qu’elle a évolué dans notre Occident du Moyen Âge à nos jours. Au départ – disons jusqu’au XIIe siècle – la liberté de conscience des gens est quasi inexistante parce que l’ignorance d’une part, la pression des pouvoirs ecclésiastiques ou civils d’autre part sont trop fortes. Un premier changement intervient en 1215, quand une décision pontificale rend obligatoire la confession des fidèles chaque année sous peine d’excommunication. Cela coïncide avec la pression des ordres mendiants nouvellement créés, par qui se produit un début d’instruction et de responsabilisation du peuple chrétien, en même temps qu’une limitation des contraintes à l’endroit des juifs et des païens. Le cas de Jeanne d’Arc est intéressant : cette jeune fille faiblement instruite témoigne en présence de ses juges d’une capacité de réflexion et même de contestation qui étonne. Survient la Réforme, et l’on sait avec quelle efficacité elle a, en critiquant l’Église, ouvert un premier espace pour la manifestation chez les fidèles d’une conscience enfin libre. On se souvient de la déclaration de Luther face à l’Empereur : « Ma conscience est captive dans les paroles de Dieu. » C’est le temps aussi où l’affirmation des pouvoirs d’État contraint l’Église à desserrer son étreinte, comme on le vit en Angleterre au XVIe et au XVIIe siècle. Le temps enfin où les guerres de religion font émerger une idée neuve : la tolérance. Un bel exemple de fidèles capables de tenir tête aux pouvoirs alliés de l’Église et du roi est celui de ces religieuses (donc des femmes!), celles du couvent de Port-Royal, qui, en 1660, ont refusé de signer une condamnation du jansénisme qu’on prétendait leur imposer. N’oublions pas l’édit de Nantes, absolument nouveau : un royaume déclarait reconnaître deux religions en son sein ! Surviennent les « Lumières », déclarant que la tolérance n’est plus une injure mais bien au contraire une qualité. Sautons à présent à la fin du XIXe siècle en France lorsque Gambetta proclame : « Nous ne sommes pas les ennemis de la religion. Nous sommes les serviteurs de la liberté de conscience. » Passons au XXe siècle. Des officiers sont sanctionnés pour avoir refusé de prêter la main à l’expulsion des congréganistes ordonnée par le gouvernement. D’autres « cas de conscience » ont été invoqués dans les circonstances tragiques qui abondèrent en ce siècle. En Allemagne, à Lubeck en 1943, un pasteur et trois vicaires catholiques ont été décapités pour diffusion de documents antinazis. En Algérie, en 1961, le général de Bollardière fut sanctionné pour avoir dénoncé la torture. Question de conscience pour lui. Des faits que l’on pourrait multiplier. Tous démontrent que la raison de conscience s’est imposée peu à peu…
Dans la conclusion du livre, Nicole Lemaitre, l’un des contributeurs, pose la question : cette promotion des droits des individus est-elle meilleure que la vie communautaire de jadis ? De toute façon, cette promotion est, dit-elle, compromise par le mélange des cultures qui va contre l’intériorité et le respect des personnes, ceci au nom de l’ordre collectif.
Ce livre copieux n’est pas toujours de lecture aisée. Mais que les lecteurs courageux n’hésitent pas. Il vaut la peine qu’on y prend.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, parue dans la revue LibreSens n°237 de mai-juin 2018