Patrice Debré : ROBERT DEBRÉ. Une vocation française


ROBERT DEBRÉ. Une vocation française
Patrice Debré
Odile Jacob, 2018, 358 p., 23,90 €

 Ce livre est une biographie de Robert Debré (1882-1978), illustre médecin qui a fondé la pédiatrie en France et a dominé cette spécialité dans tout le milieu du XXe siècle. Elle est l’œuvre de son petit-fils Patrice, médecin lui-même. La vie de Robert est marquée par plusieurs ruptures. La première est l’abandon de la foi juive que professait son père rabbin, le jeune Robert déclarant : « Je ne crois pas en Dieu, car la science me suffit. » La seconde est l’acceptation enthousiaste de l’idéologie libérale et républicaine que professaient Gambetta et Jules Ferry, avec, au surplus, un patriotisme français parfaitement assumé qui lui fera accepter sans réserve la participation à la guerre de 1914 avec toutes les souffrances que celle-ci comportait. On comprend aussi que, dans les années 1890-1900, il ait été en première ligne lors des combats de la jeunesse républicaine en faveur de Dreyfus. Lui, jeune bourgeois, connaissant les avantages de sa classe, se laisse séduire par la jeunesse intellectuelle avancée de son temps et spécialement par Charles Péguy dont les valeurs spirituelles lui ont tenu lieu de religion.
Après avoir tâté quelques temps à la philosophie sur les bancs de la Sorbonne, et contre l’avis de Péguy, Debré s’est finalement décidé pour la médecine. Il y arrive à un moment-clé, celui où, au tournant du siècle, celle-ci entre enfin dans ce qu’on peut appeler l’âge scientifique. Il s’agit d’abord de la révolution pasteurienne. La réalité des microbes est enfin reconnue et, avec elle, le principe de l’immunologie : un microbe atténué, loin de donner la maladie, stimule l’apparition d’anticorps protecteurs. On saura dès lors enrayer, par la vaccination, des maladies qu’on soignait fort mal jusque-là. L’autre nouveauté de ce moment est le principe de la radiographie qui permet d’explorer l’intérieur du corps infiniment mieux que ce qu’on pouvait faire avant. Abordant donc la médecine, Debré va se spécialiser en deux directions. L’une est la recherche, à laquelle il va travailler jusqu’à la fin de ses jours, et longtemps avec des moyens dérisoires. L’autre est la pédiatrie. Il est le premier à exiger que désormais on sépare les adultes et les enfants dans les hôpitaux. Il s’est entièrement consacré aux enfants. À l’époque, on soignait particulièrement des petits tuberculeux, avec parfois une redoutable complication, la méningite. Les antibiotiques commencent lentement. On en est encore à des soins aventureux ; Debré s’y lance à fond. Mais, pour lui, le soin n’est pas seulement une question de médicament. La façon d’aborder les enfants compte. Il dit : « Il a fallu donner l’habitude à mes collaborateurs de considérer l’enfant en lui-même, de lui parler personnellement, de l’interroger sur ses souffrances, sur sa vie, sur son école... »
Arrive la Seconde Guerre mondiale. Il est juif. Il commence par perdre son poste à l’hôpital, puis il lui faut se cacher quand il sait que la police le recherche. Moment infiniment pénible.
La paix revenue, il retrouve sa place. Il est connu, appelé de tous côtés, amené à conseiller les autorités sur les questions d’hygiène qui étaient encore étonnamment ignorées au début du siècle, sur la dénatalité, très préoccupante avant 1940, sur l’alcoolisme qui, dans ce pays, faisait des ravages, sur les drames sanitaires dans les pays sous-développés, comme on disait en 1950. Patrice Debré raconte tout cela longuement à la fin du livre, ne manquant pas de faire une place à Michel Debré, le fils aîné de Robert, dont on sait qu’il fut Premier ministre sous de Gaulle et, à ce titre, est intervenu dans la politique médicale et sanitaire de la France.
Un autre aspect de Robert Debré est son goût pour les arts et les lettres, ses relations avec des écrivains, notamment avec Paul Valéry, mais on ne peut tout dire…
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°236 de mars-avril 2018