Francis Lachaise : L’ÉGLISE PROTESTANTE ALLEMANDE FACE AU NAZISME

L’ÉGLISE PROTESTANTE ALLEMANDE FACE AU NAZISME. 1918-1945
Francis Lachaise
Les Indes savantes, 2017, 122 p., 16 €

Nous avons beaucoup cru, avec Barth et quelques autres, que l’Église confessante avait sauvé l’honneur des protestants allemands au temps du nazisme et de la Guerre. La vérité est moins brillante. C’est ce que montre ce livre utile.
Deux raisons majeures ont rendu très difficile la résistance des protestants à l’horreur nazie. La première est la puissance du nationalisme allemand. Pour en prendre la mesure il faut songer au traumatisme qu’a représenté, au-delà du Rhin, la défaite de 1918. Une seule explication : le « coup de poignard dans le dos. » Et qui tenait le poignard ? Bien sûr il s’agissait de trouver les responsables et de préparer la revanche. Que se présente un homme à poigne et le pouvoir lui tombera dans les mains, y compris de la part des protestants. Il faut bien observer que, dès le début, ce nationalisme virulent est teinté d’antisémitisme. L’autre raison vient de l’histoire. Le protestantisme allemand est issu de Luther, et celui-ci, à la suite de saint Paul, a soutenu le principe de l’autorité légitime des princes. Dans l’ambiance des années 1920 et 1930, cela revenait à conforter la légitimité de Hitler et des nazis. En Allemagne règne un respect extatique du pouvoir qui sera difficile à surmonter.
À ces deux raisons fondamentales s’ajoute une troisième : la peur panique du bolchevisme, c’est-à-dire, pour les milieux religieux, l’athéisme, le matérialisme. Raison de plus pour vouloir un gouvernement à poigne.
Le régime nazi a tenté de séduire les protestants dont les divisions facilitaient les menées du pouvoir. Et cela a marché. Une partie d’entre eux sont entrés dans une organisation, « les chrétiens allemands », tout disposés à faire leur le thème de la pureté de la race et de prendre à leur compte toute une propagande relative à un nouveau christianisme « déjudaïsé » : on laisserait tomber l’Ancien Testament et saint Paul ; on reprendrait le thème du « peuple élu » et Hitler lui-même prendrait la place du Christ avec les titres de « Sauveur » et de « Führer infaillible ».
Après la prise du pouvoir en 1933, les antinazis, enfin lucides, fondent l’Église confessante dont les têtes sont Karl Barth, Martin Niemöller et Dietrich Bonhoeffer. Ils partent du principe fermement proclamé, « Jésus Christ est le Verbe de Dieu », condamnent absolument le principe d’aryanité dans le recrutement des pasteurs et revendiquent la liberté de prédication. Cela étant, l’Église confessante évite l’opposition systématique au pouvoir ; elle manifeste sa division entre ceux qui ne veulent agir que dans le seul domaine spirituel et les partisans d’une action prophétique. Son opposition ne sera virulente qu’en 1942-43. On voit en 1936 les pasteurs hésiter quand le gouvernement exige d’eux un serment d’allégeance. En définitive, la plupart signèrent.
À l’approche de la guerre, il est clair que l’Église protestante est complètement soumise à l’État nazi. L’impuissance des opposants est manifeste lorsqu’en 1942 les camps de la mort peuvent ouvrir sans que nul ne manifeste. De cela, Bonhoeffer tire les conséquences : le temps des protestations est passé ; il ne reste que l’action violente. On sait qu’il y laissera la vie. En 1945, un constat s’impose : c’est une majorité des protestants qui, de gré ou de force, ont accompagné Hitler dans sa folie.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°236 de mars-avril 2018