Bertrand Vergely : PRIER, UNE PHILOSOPHIE


PRIER, UNE PHILOSOPHIE
Bertrand Vergely
Carnets Nord, 2017, 309 p., 17 €

Comme une sorte de poupée russe, mais mystique, le dernier ouvrage de Bertrand Vergely se laisse découvrir progressivement, les réflexions étant minutieusement emboîtées les unes dans les autres, pour déboucher dans une sorte de monastère spirituel. L’auteur nous invite à découvrir la prière à travers le prisme de la philosophie en posant que philosophie et prière ne sont pas des activités antinomiques ; il importe de philosopher en priant et de prier en philosophant. Nourri de références philosophiques, spirituelles et littéraires, B. Vergely propose un parcours, parfois ardu et répétitif, réparti selon quatre chapitres.
Le premier chapitre interroge sur la pertinence de la prière adressée aux dieux et à Dieu, montrant que toutes les prières ne sont pas bonnes, comme l’attitude consistant à se faire prier ou la prière intéressée.
Le deuxième chapitre développe l’idée selon laquelle la prière humanise, à travers la demande d’assistance, les gestes comme s’incliner, se recueillir, ouvrir les mains, s’agenouiller pour redevenir sujet.
Le troisième chapitre aborde la philosophie comme prière qui spiritualise, faisant appel à des penseurs comme Socrate, Epictète : ils prient les dieux pour qu’ils les aident à atteindre la vraie sagesse et à parvenir par l’esprit, à une vie réussie.
Le quatrième chapitre, dernier palier du cheminement intellectuel mais aussi ultime étape d’une véritable initiation mystique, aborde la question de la déification de l’homme par la prière telle que la conçoit B. Vergely. La prière divinise : elle conduit, dans une relation intime avec Dieu, à dépasser le stade humain en philosophant. Puisant à quatre traditions différentes, l’auteur rappelle l’intérêt de leurs prières spécifiques : bouddhiste, riche pour la pensée pratique, en vue de l’harmonie ; juive, liée à la lecture et la méditation de la Torah ; musulmane, où la posture de soumission devant Allah est essentielle ; chrétienne, dans sa spécificité orthodoxe, qui ouvre au pragmatisme et à la rencontre avec le Christ ressuscité, c’est-à-dire à l’expérience du ciel sur la terre et vice versa.
Normalien et agrégé de philosophie, donnant entre autres des cours à l’Institut orthodoxe Saint-Serge, B. Vergely articule sa réflexion à la frontière entre philosophie et théologie, selon des questions qui leur sont communes tout au long de l’histoire de la pensée (que couvre son travail d’enseignant et d’auteur, une quarantaine de titres) : l’être, l’autre, le temps, l’histoire, le mythe, la religion ; il offre des propositions plus personnelles et originales, comme en témoigne cet extrait, bon exemple du style aux périodes syncopées et de la vigueur de la pensée de l’auteur : « Au commencement, la prière consiste à demander. À demander pour vivre. Avant d’apercevoir que l’on reçoit tout de la vie quand on cesse de demander. D’où le deuxième stade de la prière. Un stade lié à la louange et, derrière elle, au fait de vivre pour vivre. Stade libérateur. Quand on vit pour vivre, rencontrant la générosité de la vie à travers sa gratuité, on est dans la béatitude (…) d’où un sentiment de gratitude. »
Notons toutefois que, dans sa relecture de la tradition biblique, comme le Notre Père par exemple, B. Vergely, pris dans son élan lyrique et sa méditation philosophique, passe parfois un peu rapidement sur l’exégèse et la théologie en privilégiant la mystique. Ce nouvel essai n’en reste pas moins stimulant pour vivre une prière réfléchie et élaborer une philosophie équilibrée.
Compte-rendu de Daniel Bach, paru dans la revue LibreSens n°236 de mars-avril 2018