Pierre Triomphe : 1815. LA TERREUR BLANCHE



1815 La terreur blanche1815. LA TERREUR BLANCHE
Pierre Triomphe
Préface de Patrick Cabanel
Privat, 2017, 470 p., 21 €

 Cette étude remarquable évoque et analyse les excès commis par les royalistes dans le Midi de la France durant l’été et l’automne qui suivirent la seconde abdication de Napoléon, le 22 juin 1815, sur « un vaste espace qui s’étend des Alpes aux Pyrénées, de la Méditerranée à l’Atlantique » et qui représente en 1815 un petit quart du territoire hexagonal comprenant 5,3 millions d’habitants sur 28,8 millions de Français.
 La première Restauration, après l’abdication de Napoléon le 6 avril 1814, ne peut engendrer que des déceptions : la Charte Constitutionnelle est un compromis entre les traditions de l’Ancien Régime et les acquis révolutionnaires. Or, les royalistes veulent un retour à l’ancienne organisation socio-économique, le clergé prétend retrouver ses anciennes prérogatives et les fanatiques dans le Sud commencent à s’en prendre à la liberté de culte, provoquant ainsi l’inquiétude et l’hostilité des réformés de Nîmes. Des « associations royalistes, aux marges de la légalité (...) deviennent vite une force partisane », voire sectaire. À défaut d’obtenir la restitution de leurs biens fonciers, nombre de royalistes cherchent à retrouver prestige et richesse en entrant au service de l’État.
 Face aux légitimistes, un autre camp, celui des patriotes, comprenant les bonapartistes et les républicains, se manifeste par des troubles à l’ordre public. Toutefois, dans le Midi, une large majorité de la population continue jusqu’en mars 1815 à accepter le changement de régime car la situation économique s’est améliorée, la conscription est terminée et de nombreux militaires sont de retour dans leurs foyers, même si ceux-ci subissent une difficile réinsertion dans la société civile.
 Mais le retour de Napoléon de l’île d’Elbe et sa marche forcée vers Paris par les Alpes lui font délaisser les provinces méridionales et provoquent une crise politique majeure, propice à la guerre civile. Les départements du Midi se démarquent alors du reste de l’hexagone, pendant les Cent-Jours, avec l’installation, à Toulouse, d’une sorte de proconsulat ultra-royaliste par le duc d’Angoulême, neveu de Louis XVIII.
 Le chaos s’installe après la défaite de Waterloo et l’abdication de Napoléon le 22 juin 1815 ; la population est alors livrée à elle-même et aux royalistes, désormais en position de force avec la désagrégation de l’appareil d’État.
 Or, « la mémoire royaliste garde de l’ensemble de l’ère révolutionnaire la noire et cauchemardesque image d’un temps de souffrance, d’injustice et de crimes. Cette vision victimaire est fortement réactivée pendant les Cent-Jours avec un désir de revanche et une volonté de vengeance » contre les bourgeoisies bonapartistes ou révolutionnaires, largement protestantes et bénéficiaires de la vente des biens nationaux. Cette paralysie de l’administration étatique affecte donc gravement la situation et le culte des réformés des Cévennes, du Gard et de l’Hérault, victimes d’ostracisme pendant plusieurs mois ; des pasteurs doivent fuir, les fidèles n’osent plus sortir, des lieux de cultes sont ravagés. Ainsi, dès la proclamation de la Seconde Restauration, des révolutions communales royalistes prennent le pouvoir et l’on peut assister à des supplices d’êtres humains au milieu de la liesse populaire ; entre autres ces femmes, à Nîmes, qui sont dénudées, rasées et fouettées avec des battoirs armés de clous pour leur imprimer la fleur de lys sur les fesses. Les provocations verbales et physiques d’autres femmes de la mouvance royaliste sont souvent l’élément déclencheur des manifestations violentes. Ce sont des pillages et des assassinats, initialement urbains mais se développant surtout dans le couloir rhodanien, avec les célèbres bandes de Trestaillon et QuatreTaillons ; ce sont des massacres de soldats et du maréchal Brune à Avignon.
 Ces violences, de juin à décembre 1815, se déroulent dans les Bouches-du-Rhône, le Gard, le Vaucluse et l’Hérault où l’on signale plus de 100 morts, et un à dix morts dans le Var, l’Ardèche, l’Aude, la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne et la Gironde. « Le processus de montée aux extrêmes et la soif de justice ou de vengeance qu’il engendre au cours de l’été 1815 ne sont pas sans représenter quelques similitudes avec la situation que connaît la France, et plus particulièrement le Midi, au moment de la Libération en 1944 ».
 Rétablir l’autorité de l’État, surtout dans le Sud, n’est pas chose facile. L’aide des occupants, en l’occurrence les troupes militaires autrichiennes, est très utile pour protéger les patriotes et les protestants des exactions royalistes. « Cette présence étrangère facilite aussi la réorganisation des forces de l’ordre locales et le licenciement des troupes. Celles-ci sont remplacées par des légions départementales, offrant aux royalistes de toutes classes des postes rémunérés. Les individus intégrés font preuve de plus de discipline que par le passé grâce à la présence de vétérans impériaux, mais avec un encadrement nettement dominé par les royalistes. Cette réorganisation touche aussi la gendarmerie et les gardes nationales, dans les mêmes conditions ». « Désormais les classes populaires sont astreintes à la discipline militaire. Mais cette réorganisation des forces armées est souvent à l’origine de tensions violentes qui se manifestent par des assassinats de généraux : le général Ramel à Toulouse et le général Lagarde à Nîmes ».
 En définitive, avec le rétablissement de la force armée opératoire, avec la satisfaction des intérêts socio-économiques, avec une justice rétablie bien que partisane, et un renforcement de l’influence des élites sur les classes populaires, le calme fut rétabli dans le Midi.
Le souvenir de la Terreur blanche a disparu ; « elle n’a eu de sens que pour les hommes du XIXe siècle, produit de la confrontation entre les deux France, la Terreur blanche ne pouvait exister qu’à travers elle, et disparaît donc avec l’affirmation de la République ».
Le préfacier, Patrick Cabanel, ajoute que « cet épisode de 1815 a contribué à forger l’identité quasi ethnique d’un MIDI surexcité, fanatique, violent. Un MIDI blanc, là où le XXe siècle nous le donnait à voir comme rouge (le Gard communiste des IVème et Vème Républiques) et qui est devenu un MIDI noir ».
Compte-rendu de Simone Gellibert, paru dans la revue LibreSens n°235 de janvier-février 2018