Jacques Légeret : L’ÉNIGME AMISH



L'énigme amish: Vivre au XXIe comme au XVIIe
L’ÉNIGME AMISH. Vivre au XXIe siècle comme au XVIIe
Jacques Légeret
Labor & Fides, 2017, 297 p., 23 €

Peu de nos concitoyens ont eu l’occasion de connaître les amish, ces familles de chrétiens américains qui vivent selon des règles établies en partie au XVIe siècle et qui parlent un ancien dialecte allemand, tout en s’habillant de façon uniforme, en se promenant dans des carrioles tirées par des chevaux, et en refusant l’électricité publique, la radio et la télévision.
Pour ma part, avant de lire ce témoignage, j’associais seulement les amish à un film remarquable, Wittness (1984). Mais ce livre apporte une source de connaissances de première main, car l’auteur Jacques Légeret, un journaliste suisse indépendant, a vécu de l’intérieur, accompagné de son épouse et de leur fils polyhandicapé, dans des communautés amish de Pennsylvanie et de l’Indiana.
Cela lui permet de nous faire partager leur mode de vie si différent des sociétés modernes. Ainsi l’auteur nous rappelle l’histoire méconnue de ces chrétiens et décrit leur vie religieuse ; il évoque également quelques aspects socio-économiques de ces communautés.
À l’origine de leur émergence, il y a le mouvement anabaptiste fondé en 1525 à Zurich, un courant de la réforme protestante qui mettait l’accent sur le baptême des adultes, ainsi que sur la séparation de la foi et de la pratique religieuse d’avec le pouvoir civil, et sur l’exigence absolue de la non-violence. Considérés comme des révolutionnaires, les anabaptistes furent persécutés tant par les protestants que par les catholiques dans les siècles qui suivirent, comme en témoigne le livre de référence, Le miroir des martyrs.
Au milieu du XVIe siècle, une branche des anabaptistes, qui prônait la séparation sociale entre les vrais croyants et les déviants, vit le jour sous l’impulsion d’un religieux hollandais, Menno Simons. C’est l’un des rameaux de ce mouvement mennoniste qui donna naissance au « schisme amish », avec la volonté de renforcer l’exclusion sociale et spirituelle des excommuniés. Et c’est au cours des siècles suivants que les amish émigrèrent vers d’autres pays, principalement vers la Pennsylvanie, pour des raisons tenant à la fois à la jalousie de leurs voisins, à l’obligation de servir dans l’armée, ou par suite de multiples pressions culturelles, sociales ou économiques
En ce qui concerne la vie religieuse, les amish pensent que la seule manière possible pour eux de mettre en pratique les exigences de Jésus, c’est de vivre en communauté et d’essayer de se soustraire aux mauvaises influences du monde moderne en s’en séparant. Pour vivre cette séparation, les communautés amish s’appuient sur l’ « Ordnung », un code de conduite qui comprend aussi bien les principes religieux que des règles contemporaines guidant les membres dans la vie quotidienne. Obéir à ces règles - habillement, langue, labours avec les chevaux, détachement des plaisirs « frivoles », chants religieux - est un rituel sacré qui symbolise l’obéissance du croyant et le respect des vœux du baptême.
Par ailleurs, l’essence de la vie quotidienne est une attitude de « résignation », la « Gelassenheit », qui implique la modestie et l’humilité, ainsi que l’altruisme et l’abandon de toute ambition individuelle. Cette manière de penser est en opposition absolue avec la culture et les valeurs dominantes en Europe ou aux USA, qui privilégient l’individualisme au détriment du groupe. L’auteur termine cette présentation de la vie religieuse par un examen de pratiques religieuses : le service religieux, les chants, le baptême, la communion, l’excommunication, la non-violence,…
Pour la vie séculière, laïque, J. Légeret décrit, en un large panorama des modes de vie, ce qui concerne la culture, l’économie, le déroulement de la vie, la place des femmes, les loisirs,.. Précisons quelques-uns d’entre eux. C’est d’abord le recours à trois langues dans les communautés : un dialecte allemand comme langue maternelle, l’anglais pour la relation avec le monde, et l’allemand classique comme langue de la foi religieuse. C’est ensuite la place de l’agriculture, une activité d’excellence de la tradition anabaptiste. Aujourd’hui encore la ferme est l’instrument primordial de la survie amish et de leur identité et la terre revêt une signification spirituelle et sacrée. C’est encore le rôle des femmes dans la société amish essentiellement patriarcale. Il s’agit d’une soumission volontaire au chef de famille, en accord avec la conception de l’apôtre Paul. Ainsi les femmes ne peuvent disposer de leur corps (en moyenne 7 enfants), et elles n’ont pas accès à l’éducation ou à une carrière professionnelle. Pourtant les mariages ne sont pas arrangés et la femme amish dirige toutes les affaires de la maison, et en particulier l’éducation quotidienne des enfants..
Enfin évoquons les compromis technologiques. L’usage que l’homme moderne fait de la technologie est suspect aux yeux des amish, car cela peut-être une illusion orgueilleuse qui va à l’encontre de la volonté divine. Aussi, avant d’introduire une nouvelle technologie, ils réfléchissent longuement sur son impact pour la communauté. .
À la fin du livre, l’auteur s’interroge sur le futur des communautés amish confrontées de plus en plus à leur environnement, d’autant que leur croissance démographique leur impose de ne plus travailler comme agriculteurs, mais de devenir des exploitants de petites entreprises d’artisanat.
À partir de cette société qui nous semble superbe et « invivable », reste une question non abordée, tout à fait importante : Que peuvent nous apprendre les amish pour infléchir l’évolution de nos sociétés ?
Compte-rendu de François Perdrizet, paru dans la revue LibreSens n°235 de janvier-février 2018