Gilles Kepel : LA LAÏCITE CONTRE LA FRACTURE ?




La laïcité contre la fracture ?LA LAÏCITE CONTRE LA FRACTURE ?
Texte issu des Rencontres de la laïcité, Toulouse, 2016
Gilles Kepel
Privat, 2017, 105 p., 9,80 €

Ces rencontres de la laïcité sont organisées par le Conseil Départemental de la Haute-Garonne, et c’est le président de ce Conseil qui a rédigé la préface de ce livre.
L’A. est bien connu pour ses nombreuses études sociologiques sur l’islam et les musulmans, en France et aussi dans le monde. Pour lui, nous en sommes au « djihad de troisième génération ». « La première phase, de 1979 en Afghanistan à 1997 en Egypte et en Algérie notamment, voit des mouvements politico-religieux lutter par la violence armée contre des régimes ‘apostats’ » ; si en Afghanistan c’est un succès, ce ne l’est pas ailleurs : « les sociétés musulmanes... vont refuser de suivre les djihadistes dans leur violence ». Donc Ben-Laden, au lieu d’attaquer les « régimes ‘apostats de l’Islam’ », va s’en prendre à « l’ennemi lointain, l’Amérique... pour montrer que l’Amérique est un colosse aux pieds d’argile ». Et c’est le 11 septembre... Mais cela n’a pas eu les effets escomptés.
Et c’est maintenant le djihad de troisième génération : « c’est l’Europe qui doit être la cible, identifiée dès lors comme le ventre mou de l’Occident ». Pour cela « il faut recruter des jeunes enfants d’immigrés et convertis musulmans européens, leur suggérer de construire un djihad de proximité » et ce sont tous les attentas de 2015 et 2016 : il s’agit de « terrifier les populations...elles ne peuvent pas se défendre, et... galvaniser des troupes pour mobiliser des sympathisants ».
L’A. analyse ensuite les effets sur la société française et ses fracturations, la façon dont, par exemple, la société française a semblé unie dans le refus de la violence après l’attentat de Charlie-Hebdo ; cependant, on s’est aperçu ensuite que des gens disaient « je ne suis pas Charlie » et que des élèves refusaient la minute de silence ; ou bien la façon dont des détenus musulmans traitent les auteurs de l’attaque du Stade de France de « barjots », mais concluent qu’il y a eu là une « conspiration du Mossad israélien ».
En conclusion, que faire ? L’A. refuse de dire ce qu’il faut faire pratiquement, c’est le travail des politiques, pas des sociologues. Mais il indique des pistes : essayer de comprendre quel est le terreau du djihadisme : la relégation dans les « banlieues » où « le taux de chômage est de 40 % pour ceux qui sortent,... l’économie informelle... des savoirs apportés par l’école qui ne permettent pas... de se construire des valeurs ».
« L’incantation laïque, si elle n’est qu’incantation, n’a aucune chance d’être entendue... le projet laïc se construit sur l’éducation », il faut que celle-ci débouche « sur les emplois nécessaires »: c’est la piste sociologique. L’autre piste, la piste psychologique, est celle qui constate que presque toujours, dans les familles où se recrutent les djihadistes, le père est absent, d’où paupérisation de la famille et manque de figure d’autorité. La troisième piste est celle de l’analyse doctrinale de façon à empêcher l’aboutissement du projet djihadiste qui est celui de la fracturation de la société.
Compte-rendu d’Antoinette Richard, paru dans la revue LibreSens n°235 de janvier-février 2018