Matthieu Arnold : MARTIN LUTHER

MARTIN LUTHER
Matthieu Arnold
Fayard, 2017, 686 p., 25 €

Pas plus que la Révolution française, la Réformation protestante ne forme « un bloc ». Il y a dans ces deux séquences fondatrices, comme dans toute grande histoire, une évolution que des ruptures signalent sans la désavouer. Le beau livre de Matthieu Arnold confirme, dans la clarté de son plan et la fluidité de son récit, que malgré les étapes et les dates, un courant continu traverse l’Europe chrétienne du XVIe siècle. Luther vit en ce temps-là, il est « de son temps », inscrit totalement dans le paysage de son pays, de ses mœurs et de sa culture. Célébrant de messes monastiques puis prédicateur pastoral de l’Évangile, il devient l’artisan et l’artiste d’une intelligence renouvelée de l’Écriture. L’exigence et l’actualité de l’Évangile vont heurter de plein front... le fronton romain de l’Église de pierre, tant elle refuse cette mise en question de ses pratiques plus utiles à la construction de la basilique que vertueuses pour le Royaume des cieux !
Luther souhaitait un dialogue en vérité, une « disputatio », c’est-à-dire un débat dans la noblesse et la courtoisie des échanges académiques. Il n’en sera pas ainsi, et la réplique cardinale des Romains conduit le réformateur de la belle lumière de ses thèses exposées au soleil à la flamme allumée pour le brûlement de la bulle papale. En attendant, au soir de sa vie, les invectives littéralement terrifiantes lancées contre les Turcs ottomans, les juifs récalcitrants et les papistes endiablés...
Nous suivons ainsi, d’année en année, jour après jour, avec les précisions chronologiques de l’historien qui sait tout, comme Luther est « conduit comme un cheval aveugle » mais qui sait où il va puisque Dieu est censé le tenir par la bride. Alors il entre en résistance, venu le moment de la rupture. C’est le fameux « je ne puis autrement, car il est dangereux d’aller contre sa propre conscience ». Ainsi se transforme en duel ce qui était trois ans plus tôt un projet de dialogue : « Je discute, je n’affirme pas ». Après Worms, Luther dispute et confirme... C’est sans doute dans le passage de ce moment à un autre que se définit pour la première fois l’esprit du protestantisme comme autorité de l’Écriture sur la Tradition et priorité de la conscience sur l’institution. Mais je ne veux pas en dire plus que notre historien dont les conclusions générales sont rapides et prudentes.
Avec Luther, penseur volcanique et écrivain prolixe, le statut du théologien se définit comme un champ de bataille autant que de recherche : il est un lecteur qui « triture l’Écriture », un « prieur » qui fait appel à l’Esprit, un lutteur qui résiste aux assauts du Diable... Ce grand Luther assume toute son humanité avec une sorte de candeur spontanée dont témoignent ses propos de table et de colère ; tout comme sa joie chrétienne d’époux et de père, et son amour de la musique.
Alors, on ne saurait trop recommander la lecture très attachante de ce livre qui nous apprend tellement « sur » Luther que nous avons le sentiment de vivre « avec » lui ! En sa compagnie bruyante et contrastée, au long d’une histoire personnelle et globale aux couleurs intenses. Il y a du fauvisme dans le Luther de Matthieu Arnold, tant l’auteur ne sépare pas la rigueur de ses connaissances des teintes contrastées qui nous les donnent à voir. Après beaucoup d’autres, et peut-être plus qu’elles, cette biographie de Luther a quelque chose d’original dans son évocation de l’humanité du Réformateur qui attribuait à la Parole de Dieu la mission de réformer l’Église du Christ ; tandis que « lui buvait de la bière avec ses amis ».
Ceci dit, le livre de M. Arnold est bien l’œuvre d’un savant, d’un chef en la matière. Les cent pages de notes en petites lettres en témoignent, qui font toutes références à l’édition allemande des œuvres complètes du Docteur Martin Luther.
Compte-rendu de Michel Leplay, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017