LUTHER ET LA POLITIQUE



LUTHER ET LA POLITIQUE
In revue « Revue Française d’Histoire des idées politiques », n°45, 1er semestre 2017
L’Harmattan, 2017, 224 p., 23 €

Les études concernant l’apport religieux de Luther ne manquent pas. Il n’en est pas de même pour son apport sur le plan de la pensée politique. Or c’est de cela qu’il s’agit dans ce livre. Ce thème est abordé de plusieurs manières, par des auteurs différents.
Le rôle de Luther intervient avec son livre L’appel à la noblesse chrétienne de 1520. Alors il ne s’agit pas pour lui de créer une nouvelle religion, mais de réformer l’Église. Pourquoi la noblesse ? Parce qu’il a pris la mesure du conservatisme des clercs ; alors il se tourne vers les laïcs. C’en est fait de l’Église, institution divine. Pour Luther, l’Église est simplement la communauté des croyants qui n’ont d’autre chef que le Christ. Luther soutient la supériorité des conciles sur le pape, abolit la distinction des laïcs et des clercs, considère la Bible accessible à tous par l’intervention du Saint Esprit. Il prône le mariage des prêtres, la suppression de la messe pour les morts, l’abolition de la canonisation des saints. Il est aussi le défenseur des chrétiens allemands pressurés par le pape. Cela dit, s’il a le souci des pauvres, il leur dénie le droit de se révolter. Il n’a nullement l’idée d’une séparation du religieux et du politique. Il hésite sur la question du droit des hérétiques à s’exprimer publiquement et sur les sanctions qu’il y aurait lieu de leur imposer.
Un chapitre porte sur les références à Luther chez de nombreux penseurs français du XIXe siècle. Ce fut Madame de Staël, la première, qui attira l’attention des lettrés sur un homme dont elle vante le courage, en un temps où le principe du « libre examen » était loin de faire l’unanimité. Par la suite, Michelet et Edgar Quinet, tous deux adversaires ardents du cléricalisme, se retrouvent pour faire de Luther un héros de la liberté de conscience, tout en regrettant chez cet homme le « serf arbitre », c’est à dire la dépendance devant Dieu. Ce sont enfin nos premiers socialistes qui se sont vivement intéressés à Luther. Pierre Leroux voit en lui le héraut de la souveraineté du peuple contre l’autorité inique de Rome. De même Louis Blanc, qui lui reproche tout de même de n’avoir pas admis la révolte des paysans. Marx et Jaurès vont dans le même sens : avec Luther c’est un élan vers la liberté spirituelle que connaît l’Europe, élan cependant limité. Il faudra aller plus loin, disent nos auteurs. L’intérêt pour Luther tombe lorsqu’on aborde le XXe siècle. C’est qu’on approche alors du national-socialisme dont il est difficile d’exonérer complètement Luther (malgré Karl Barth et l’Église confessante). Une étude sur le Brésil nous apprend que longtemps les immigrés allemands ont été soupçonnés de sympathies nazies.
Un dernier point suscite l’intérêt : l’analyse de la doctrine des deux règnes qui est loin d’avoir fait l’unanimité. Selon Barth, loin d’avoir enrayé le paganisme en Allemagne, il l’a plutôt encouragé en faisant de Hitler « le sauveur » à l’égal du Christ.
L’héritage de Luther est en définitive ambigu. C’est le contraire qui nous aurait étonnés.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°234 de novembre-décembre 2017