John D. Caputo : LA FAIBLESSE DE DIEU



LA FAIBLESSE DE DIEU. Une théologie de l’événement
John D. Caputo
Labor & Fides, 2016, 482 p., 29 €

L’auteur américain, publié en 2006, est autant théologien avec saint Augustin que philosophe selon Derrida. On aperçoit d’emblée la complexité, sinon l’ambigüité, de la démarche. Pour se risquer à un premier résumé : Dieu est moins l’Être suprême que le Peut-Être à venir. « Si toute la théologie se réduit à traiter Dieu comme l’objet d’un discours, objectivement alors la théologie n’est pas possible. Car Dieu ne se donne qu’en prière ». Autrement dit, si le théologien ne peut « parler de Dieu », seul est théologien celui qui « parle à Dieu ». Rien ne résumerait mieux cette démarche que le « Tu es mon Dieu, je te cherche ».
La faiblesse de Dieu, un titre provoquant et programmatique qui arrive bien dans une chrétienté à bout de souffle. Nous avions des prémices, avec le père Varillon et la « faiblesse de dieu », « le Dieu faible qui seul peut nous aider » de Bonhoeffer, ou d’Etty Hilsum qui nous demande de « l’aider à sauver le monde ».
Le point de départ de la réflexion de Caputo se trouve en 1 Co 1,25, la fameuse affirmation selon laquelle « la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes ». Appel est aussi fait à deux autres affirmations pauliniennes, concernant le Christ « anéanti » par la croix (Ph 2,8) ou l’apôtre lui-même soumis à l’épreuve : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10).
Ainsi se profile la théologie d’un Dieu a priori absent ou impuissant, de telle sorte que « nous restons toujours dans le noir », inquiets de l’inquiétude de Dieu avec Paul, Augustin, Pascal et Kierkegaard. « Un trouble cahosmique sans finalité ou souvenir ». Enfin, l’opposé, le contraire des dieux habituels auxquels le christianisme est habitué : l’annonce évangélique du succès, fortune et guérison, ou la garantie ecclésiastique du salut, obéissance et piété.
La démarche de Caputo bouscule donc les schémas classiques et rend à la théologie cet honneur risqué d’être moins la réponse que Dieu attend des hommes que leur question humaine à ce Dieu qui vient, qui peut être, qui est faible, abaissé, caché, voilé dans la révélation obscure de son nom imprononçable. Caputo retrouve ici, même s’il ne le dit pas explicitement, toute la mystique juive du « tsim-tsum », le retrait de la liberté de Dieu pour que, dans cette faiblesse, la liberté de l’homme soit « responsable ».
Et Caputo provoque avec des formules qui emportent toutes les pièces à conviction de la théologie classique. Même la « mort de Dieu » est une erreur qui supposerait l’existence réelle de Dieu, alors que la seule théologie possible est celle de la « naissance de Dieu ». Il s’en suivrait la reconnaissance de l’homme dans la quête aveugle de sa prière. Et sans craindre la limite de l’inexprimable ou de l’inacceptable, Caputo provoque : « Dieu n’existe pas, mais il insiste ».
En somme, comme on l’a dit, « Dieu a besoin des hommes » est l’évangile mobilisateur pour le service « des plus petits de nos frères », et non la religion du grand Dieu devant laquelle tout le monde s’écrase.
Je signale enfin que cette « déconstruction » de la théologie a fait l’objet d’un numéro spécial de la revue Études théologiques et religieuse (T.10, 2015/3 pp.313-487), avec des éléments de réflexion et de réponses subtilement élaborés par Elian Cuvillier et Jean-Daniel Causse.
Tout cela demande méditation, mais l’effort est récompensé.
Compte-rendu de Michel Leplay, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017