Yves Charles Zarka : JUSQU’OÙ FAUT-IL ÊTRE TOLÉRANT ?

JUSQU’OÙ FAUT-IL ÊTRE TOLÉRANT ?
Traité de la coexistence dans un monde déchiré
Yves Charles Zarka 
Hermann, 2016, 174 p., 22 €

« Ce n’est pas la tolérance que nous demandons, mais la liberté ! » Cette adresse de Rabaut Saint-Etienne à l’Assemblée constituante de 1789 vient à l’esprit dès qu’il est question de tolérance. Sera-t-elle donc toujours entendue comme le fragile compromis d’un pouvoir qui maintient pourtant ses prérogatives ? Le traité d’une extrême rigueur de Y.C. Zarka se déploie justement entre ces deux pôles d’une réflexion embrassant les questions les plus actuelles qui atteignent les sociétés, les nations, la République. Un traité que pourra méditer tout responsable politique qui souhaite parvenir à une meilleure appréciation des relations humaines possibles dans nos sociétés devenues composites, multiculturelles, dont les personnes se réfèrent à des modèles contradictoires.
 L’auteur trace les voies d’une législation prenant en compte une mondialisation qui n’est pas seulement économique mais aussi culturelle, religieuse, ethnique et appelle à instruire les nouveaux repères d’un vivre-ensemble. Depuis Pierre Bayle, la question de la tolérance n’a cessé d’être traitée. La configuration du monde du XXe siècle, ses prétentions à offrir l’image d’un monde « lisse » - tels le nazisme ou l’URSS - en éliminant toute différence, ne laisse pas d’espace où la tolérance serait simplement vivable. C’est donc dans les travaux de Bayle, Kant, Tocqueville, puis de Rawls et Will Kymlicka (La société multiculturelle) qu’il faudra reprendre les termes de l’argumentation en faveur de la tolérance pour s’orienter vers une conception plus complexe. Le concept de tolérance deviendra en premier lieu une tolérance juridico-politique fondée sur le droit et non sur les vertus, une structure-tolérance et une laïcité qui s’accordent avec la séparation des cultes et de l’État. Ce sera alors une tolérance qui, dans ce monde déchiré, sera une reconnaissance sans réconciliation. Il est évident que la prise en compte d’un tel renouvellement du concept de tolérance est liée à une éducation à la liberté et la solidarité. Le traité n’est donc pas seulement d’ordre juridique : il implique une recherche et une application sur le plan de l’éducation. On ne peut que souligner l’importance et l’urgence de négocier ce tournant décisif qui permet au législateur comme à l’enseignant de s’éloigner des solutions communautaristes et de penser l’unité et la coexistence des différences en d’autres termes compatibles avec les droits de l’homme et la démocratie.

Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°232 de juillet-août 2017