Neal Blough : LES RÉVOLTÉS DE L‘ÉVANGILE

LES RÉVOLTÉS DE L‘ÉVANGILE
Balthasar Hubmaier et les origines de l’anabaptisme
Neal Blough
Cerf, 2017, 318 p., 24 €

Au-delà du débat théologique, la Réformation fut un événement historique aux dimensions sociales, culturelles et économiques, qui ont eu elles-mêmes des répercussions dans les domaines doctrinal et théologique. La radicalité, l’intolérance, la violence et la torture ont aussi marqué tous les camps. La révolte des seigneurs, la guerre des paysans, l’anabaptisme et sa répression en sont autant d’illustrations.
L’auteur, Neal Blough, est professeur d’histoire du christianisme à la Faculté de Théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, et aussi directeur du Centre mennonite de Paris. Les Églises mennonites (un million de fidèles à travers le monde), héritières du mouvement anabaptiste du XVIe siècle, sont un élément constitutif du protestantisme évangélique moderne.
L’ouvrage est consacré à Balthasar Hubmaier (1480-1528), né près d’Augsbourg en Bavière, et qui fut l’un des principaux fondateurs de l’anabaptisme. Prêtre, docteur en théologie, son itinéraire se situe en Allemagne méridionale et en Suisse alémanique. À partir de 1521, il fut le réformateur (curé, puis élu pasteur) de la ville de Waldshut (1000 habitants, à l’époque) appartenant à l’Autriche des Habsbourg, au bord du Rhin, aux confins de la Fédération helvétique, non loin de Bâle, de Schaffhouse et de la Zürich d’Ulrich Zwingli.
Après sa formation théologique, il adhéra peu à peu aux thèses de Martin Luther, notamment aux principes fondamentaux du Sola Fide (Salut par la foi seule), du Sola Scriptura (l’Écriture comme seule autorité) et du Sacerdoce universel rendant la communauté locale apte à décider de tout en matière de foi et de vie ecclésiale. Il fut aussi attiré par le radicalisme de A. Carlstadt et de Th. Müntzer, et à leur parti pris pour les plus pauvres, contre les détenteurs du pouvoir (seigneurs, nobles ou docteurs). Il rejeta cependant le millénarisme de Müntzer.
La révolte des paysans suscita chez lui à la fois une attitude solidaire pour une réforme sociale et la libération de Waldshut de la tutelle des institutions religieuses et politiques (paiement de la dîme et statut de servage), et une réaction de défense contre les excès du mouvement et contre le désastre de la répression par la noblesse, encouragée par Luther. À cet égard, il rechercha et obtint en partie un soutien des Suisses de Zürich et de Schaffouse. Il se trouva par ailleurs aux côtés de Zwingli lors des deux premières Disputes de Zurich pour la réforme de cette ville, en 1523.
Le principe du Sola Scriptura le fit adopter les thèses anabaptistes rejetant le baptême des enfants, ainsi qu’une démarche totalement non-violente et pacifiste dans la résolution des conflits religieux et face aux agressions armées. Il prit d’abord le parti des « Frères » avec Conrad Grebel, en opposition à Zwingli. En 1525, une 3ème Dispute scella la victoire de ce dernier. Les « Frères », dont Hubmaier, prirent alors l’initiative de se baptiser les uns les autres. La rupture était consommée.
B. Hubmaier revint alors à Waldshut. La révolte sociale des paysans se développait dans tout le sud du Saint Empire germanique. En avril 1525, le Conseil de la ville adhéra à l’Union (paysanne de la Forêt-Noire) et, en même temps, fut le premier à adopter officiellement l’anabaptisme pour la commune. Cependant il ne faut pas confondre les deux. La réforme communale anabaptiste à Waldshut n’avait pas une visée de rébellion contre les seigneurs ; elle était non-violente. Mais en décembre, les troupes impériales s’emparèrent de la ville, et B. Hubmaier dut prendre la fuite.
Réfugié à Zürich, il resta fidèle à ses choix théologiques. Arrêté, il dut se rétracter sous la torture. Il partit alors en avril 1526 et s’installa à Nicolsburg, en Moravie. Il amena cette ville à adopter à son tour l’anabaptisme. Il y combattit aussi un autre courant de l’anabaptisme empreint de millénarisme, et invitant à se retirer du monde dans l’attente du prochain jugement de Dieu. Mais en 1527 la ville de Nicolsburg passa sous l’autorité des Habsbourg d’Autriche. Hubmaier fut arrêté, emmené à Vienne, et condamné au bûcher. Il mourut le 10 mars 1528, tandis que sa femme était noyée dans le Danube. Alors, unis par la confession de foi de Schleitheim (près de Schaffouse) rédigée par les « Frères suisses » en 1527, les anabaptistes connurent « l’époque des martyrs » ; devenus clandestins, minoritaires, réduits au silence, physiquement éliminés par une cruelle persécution et d’horribles tortures, mais résolument non-violents.
Cette année commémorant les 500 ans de la Réforme, il convient de ne pas oublier cet « autre Protestantisme », professant et non-violent, combattu par le catholicisme comme par les protestantismes majoritaires de l’époque, et qui se retrouve aujourd’hui plus largement dans le courant évangélique, à travers les divers mouvements de réveil apparus par ailleurs.
Notes très abondantes et riches, avec malheureusement souvent des citations en anglais ou en allemand. En annexe, sept textes importants de Balthasar Hubmaier.
Compte-rendu de Gilbert Charbonnier, paru dans la revue LibreSens n°231 de mai-juin 2017