Thomas Kaufmann : LES JUIFS DE LUTHER

LES JUIFS DE LUTHER
Thomas Kaufmann
Labor & Fides, 2017, 228 p., 25 €

La question juive est un sujet où la position de Luther n’a pas excellé en pertinence théologique et sociale. Au cours des dernières années de sa vie, ses propos ont été ceux d’un antisémitisme violent. Le travail historique de Th. Kaufmann, avec ses nombreuses références, replace méthodiquement la personnalité et les propos de Luther dans leur contexte historique, avec les relations de pouvoir, les phantasmes et les peurs habitant la société européenne des XVe et XVIe siècles, largement antisémite avec ses vagues d’expulsions de juifs, du Portugal à la Lituanie. - Cet aspect de la personnalité du réformateur interdit toute idéalisation artificielle ; mesure bien utile au moment de la commémoration des cinq cents de la Réformation.
L’ouvrage a pour titre Les juifs de Luther. Il souligne la polyvalence de ce terme pour le réformateur. Il y a les juifs héritiers de la première alliance, ou Ancien Testament, avec la promesse du salut de l’Évangile ; il y a les juifs coupables de la crucifixion de Jésus-Christ, et du rejet du messie ; il y a aussi les juifs, minorité sociale irréductible, suspectée d’hostilité à l’égard des chrétiens, et source de peurs, voire de phobies. Cette complexité constitue autant de paramètres dans les prises de position de Luther.
Un premier chapitre fait état de la situation des juifs en Europe à cette époque, de l’image que l’on en avait [on les accusait de profanations d’hosties, de meurtres rituels d’enfants, de pratique de l’usure, d’hostilité vis à vis de l’Église, etc.], et de la politique d’exclusion qui s’en suivait (obligation d’acheter leurs droits de résidence dans une ville, contrainte de porter un signe distinctif sur leurs vêtements, ou sur leur habitation, exclusion de la vie professionnelle, …). Paradoxalement cette situation s’est accompagnée d’un essor des études et des connaissances hébraïques, notamment dans les universités chrétiennes. À ce niveau, l’auteur fait état des échanges que Luther eût avec certains interlocuteurs juifs. Sa rencontre, en 1520 à Wittenberg, avec trois rabbins se solda par un échec, et le convainquit que tout débat théologique était vain.
Cependant, suite à son Commentaire du Magnificat en 1521, Luther a publié en 1523 un traité intitulé Que Jésus-Christ est né juif. Outre de répondre aux attaques de ses contradicteurs chrétiens, il avait pour intention de faciliter la conversion des juifs à la foi chrétienne, et de les associer au même grand mouvement de conversion et de réforme, qui se développait chez les chrétiens. D’où, à leur égard, une attitude délibérée de respect et de tolérance. La récente conversion d’un juif dénommé Bernhard permettait d’espérer un mouvement plus large.
La lecture d’un traité d’Antonius Margaritha, fils de rabbins, converti au christianisme, publié en 1530 à Augsbourg, sous le titre de Toute la foi juive semble avoir enlevé tout espoir à Luther. D’autant plus que, dans les États protestants, une politique anti-juive se développait en réaction aux courants réformateurs radicaux des Schwärmer (Enthousiastes, ou Illuminés). Ceux-ci défendaient les droits de la minorité qu’ils constituaient, et ils se trouvaient ainsi solidaires de la minorité juive. Le réformateur se convainquit de l’endurcissement radical des juifs à l’égard du message de grâce de l’évangile du Christ. À cela s’est ajouté le contexte international marqué par la menace de l’Empire ottoman dont les juifs étaient perçus comme complices. Un incident de prosélytisme de la part des « juifs de Bohême » a encore renforcé en lui cette conviction.
Profondément ébranlé par le deuil de sa fille Magdalena, à l’âge de treize ans, et touché lui-même par la maladie, Luther rédige trois textes d’une violence extrême contre les juifs, en 1543 : Des juifs et de leurs mensonges, À propos du Schem Amphoras, À propos des dernières paroles de David. Il y exprime toute sa déception exacerbée par son état de souffrance. Sa violence va jusqu’à préconiser l’incendie de synagogues. Propos antisémites incontestablement, tenus dans un monde et une époque antisémites.
Un dernier et important chapitre est consacré à l’inventaire de la réception problématique de ces propos, depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, tant dans les Églises protestantes que dans les instances du pouvoir politique, avec naturellement une analyse rigoureuse de l’exploitation de ces textes par les divers mouvements nationalistes allemands ; notamment par le régime nazi.
Compte-rendu de Gilbert Charbonnier, paru dans la revue LibreSens n°231 de mai-juin 2017