Patrick Cabanel : FERDINAND BUISSON

FERDINAND BUISSON. Père de l'école laïque
Patrick Cabanel
Labor & Fides, 2016, 547 p., 29 €

Il ne faut pas limiter Ferdinand Buisson (1841-1933) à son action la plus connue, de Directeur de l'Enseignement primaire qu'il fut de 1879 à 1896, et ne voir en lui que celui qui, « dans l'ombre du flamboyant Jules Ferry », a mis en place l'école gratuite (1881), obligatoire et laïque (1882), avec ses maîtres, ses programmes et son idéal. Laïciser, cela voulait dire supprimer le cours obligatoire de catéchisme et mettre à la place un cours d'instruction civique et morale. Séparer l'école de l'église ne signifiait pas, pour lui, la séparer de la spiritualité et, jusqu'à la loi de Séparation de 1905, les devoirs envers Dieu font partie de ce cours. La morale est fondée sur un spiritualisme chrétien qui sera, malgré les perturbations de la vie politique, l'axe de sa vie. Ferdinand Buisson est un pédagogue, inspirateur de manuels scolaires, encadrant par ses instructions et conseils (notamment dans la Revue pédagogique) le travail des instituteurs, et dirigeant cette œuvre magistrale et incomparable qu'est le Dictionnaire de pédagogie, dans ses deux éditions. Ce dictionnaire avait pour but de pénétrer dans tous les foyers des enseignants pour qu'ils y trouvent la documentation encyclopédique dont ils pouvaient avoir besoin. Prévu de 1000 pages, il en a atteint plus de 5500, avec 359 contributeurs. Lui-même, dans de nombreux articles, y a exprimé les idées qui lui étaient chères.
 Peut-on aussi voir en F. Buisson un théologien ? Déjà, à 21 ans, à la Chapelle Taitbout, il s'oppose à l'orthodoxie dogmatique d'Eugène Bersier et proclame un protestantisme (très) libéral auquel il restera fidèle. Réfugié en Suisse (1866) où il enseigne la philosophie à l'Académie de Neufchâtel, il veut créer une Église sans sacerdoce, sans mystères, sans dogmes. Sa haine de Calvin, fondateur d'une orthodoxie autoritaire, l'amène à choisir comme sujet de thèse la personne de Castellion, un "huguenot" dont il fait le précurseur du protestantisme libéral et de la tolérance. Castellion s'est violemment opposé à Calvin, notamment lors de l'affaire de Michel Servet. Buisson soutient sa thèse à 51 ans, et ainsi, de 1896 à 1902, il tient la chaire de pédagogie à la Sorbonne. Il est alors également un dreyfusard en vue et actif. En 1902, il devient député du 13ème arrondissement de Paris, un quartier populaire où il va habiter. Comme député, il joue un rôle actif dans le vote de la loi de Séparation. On peut aussi souligner le soutien qu'il a apporté aux revendications féministes pour le droit de suffrage, créant une Ligue de députés qui y étaient favorables et produisant un remarquable rapport (de législation comparée) sur le droit de vote des femmes dans les différents pays du monde. Même s'il ne s'agissait que de voter pour les conseils municipaux et départementaux, le projet ne fut pas adopté.
Pacifiste avant la guerre, président de la Ligue des Droits de l'homme à la mort de Francis de Pressensé et jusqu'en 1926, Buisson, pendant la guerre, participe avec ardeur à l'Union sacrée. Admirant le courage, le sentiment national et la résistance des soldats, il les attribue à l'enseignement moral et patriotique de l'école laïque et il s'en félicite : « On sait maintenant quelle jeunesse cette école a donnée à la France ». Après la guerre, les instituteurs (qui représentent la corporation qui a eu proportionnellement le plus de morts) se sentiront coupables et deviendront pacifistes. Pacifisme que ne désavoue pas Buisson pour qui le conflit était une manière de faire la guerre à la guerre afin de régler les conflits par la négociation. Aussi salue-t-il la Société des Nations et il reçoit, en 1927, le Prix Nobel de la Paix en même temps que le député pacifiste allemand Quidde. Buisson donne l'argent de ce Prix au ministère de l'Instruction publique pour créer des bourses de voyage et d'étude.
Il meurt en 1933. Sa famille lui fait des obsèques civiles. En fait il avait rompu avec un certain protestantisme mais il n'en était jamais vraiment sorti.
Compte-rendu de Gabrielle Cadier-Rey, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017