Jean Alexandre : RETOUR SUR LA BIBLE


RETOUR SUR LA BIBLE, ou un travail, un combat, un plaisir
Jean Alexandre
Théolib, 2016, 178 p., 20 €

Voici le recueil d’une douzaine d’articles publiés depuis une cinquantaine d’années par un de ces nouveaux théologiens nommés « biblistes ». Le mot est apparu dans les années 60, ni « biblien » d’une lecture pieuse et saine, ni « bibliothécaire » avec une satisfaction de propriétaire, ni « bi
bliophile » précieux et amateur, mais « bible student », difficile à traduire en français... Donc « bibliste », qui phonétiquement s’apparenterait à « dentiste » pour mordre dans le fruit autorisé, ou à « autiste » d’une rumination individuelle et refermée. Il s’agissait en fait de mettre en œuvre la linguistique, après Saussure, Greimas, Meschonnic et Ricœur, très peu cités mais bien présents. La démarche herméneutique considère la Bible moins comme un document ecclésiastique ou théologique spécifique que comme une histoire d’écritures et l’aventure d’un texte multiple et rassembleur, traduisible en tout temps pour une « lecture infinie ».
Jean Alexandre nous invite donc à entrer dans « un travail, un combat, un plaisir ». Nous visitons ainsi des textes bibliques aussi connus que malmenés, ici livrés à une tentative de restauration ou de renouveau. Cette approche, « universitaire » quand même, par un bibliste qui naquit « prolétaire », garde bien deux qualités : une compétence scientifique (qui parfois nous dépasse) et une modestie intellectuelle qui toujours nous édifie. À l’audace des hypothèses correspond la modestie des conclusions.
Ceci dit, on fera trois remarques afin de prévenir, appâter ou alerter le lecteur, qui devrait être quand même gourmet de finesses plus que de gourmandise gloutonne. Le plaisir vient après le travail qui est un combat.
1-À propos de la traduction, l’auteur appelle à « l’invention d’une langue de la Bible qui reste à faire ». Cette langue serait-elle autre que plurielle tout en restant singulière, diverse selon les auteurs mais dans quelle « langue d’arrivée » pour la communauté des lecteurs ? Comment choisir entre une « Bible-Babel » quand « tous les humains parlent tous la même langue » (Gn 11,6) et une « Bible-Bayard » aux émérites traducteurs, pour « que chacun entende dans sa langue » (Ac 2,11).
2-Une constante de la lecture et de ce discours de la méthode est le constat finement repéré de la structure duale des récits bibliques, à commencer par ceux de Gn 1 et 2 : Dieu est Seigneur et Créateur, mais aussi partenaire (paternel ?) et allié. Immense intuition qui met en continuité le judaïsme et le christianisme, de notre condition humano-divine, de « l’humanité de Dieu » à la divinité de son Fils, et de ses frères...
3-Enfin, la traduction (trahison-transmission) reste bien le problème et la promesse de toutes les écritures, hébraïques en premier lieu. Paul Ricœur parle de « ce deuil de la traduction qui fait la douleur de traduire ». J. Alexandre nous invite ainsi à entrer dans ce processus qui consiste à « rendre l’auteur au lecteur ». Il y faut certes connaître la langue hébraïque comme les mots les moins courants de la langue française. La lecture dite populaire demandera quand même deux ou trois dictionnaires...
Pour conclure en mettant l’eau à la bouche des lecteurs, on citera deux traductions rafraîchissantes, eau vive après celle en bouteille des marques déposées. De la sagesse de l’Ecclésiaste à la Béatitude de Matthieu. Voici : « Frugalité des frugalités, tout est frugalité... (car)... En vie, ceux qui sont à bout de souffle ». Qui dit mieux ?

Compte-rendu de Michel Leplay, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017