Emmanuel Hirsch : MORT PAR SÉDATION

MORT PAR SÉDATION. Une nouvelle éthique du « bien mourir » ?
Emmanuel Hirsch
Erès, 2016, 209 p., 13 €

Lecteurs de ces lignes, posons-nous une question, posons-nous méticuleusement une question et tentons d’y répondre : « Dans nos sociétés contemporaines, quelle promesse faisons-nous et tenons-nous de ne pas déserter la personne malade ou en fin de vie ? »
Certes, concernant le parent, le proche, l’ami, cette promesse nous la ferons et elle sera le plus souvent tenue. Mais concernant l’autre ? L’autre qui n’appartient pas - ou plus - à notre cercle d’intimité ? L’autre, lointain et tout proche à la fois. L’abandonnerons-nous à une responsabilité sociétale, collective, floue et trop souvent négligente, responsabilité que seule une loi encadrera ? Ou accompagnerons-nous par une présence vraie ceux qui demeurent dans la plénitude de leur vie, même s’ils s’approchent de leur mort ? Et, dans une approche médicale, « Peut-on encore soutenir que nos responsabilités auprès de celui qui souffre engagent autrement que dans la seule indication d’une sédation profonde, continue, terminale, voire euthanasique ? » (Interview de la lettre Généthique, Premier site d’actualité bioéthique, Septembre 2016).
La lecture et le constat critique que fait Emmanuel Hirsch - Professeur d’éthique médicale, directeur de l’Espace national de réflexion éthique sur les maladies neurologiques dégénératives - de la loi sur la fin de vie du 2 février 2016 (dite loi Cleys-Léonetti) nous pose crûment la question. Les valeurs du « vivre ensemble », aujourd’hui compromises au plus haut point, trouvent-elles dans cette loi leur remplacement ? La préoccupation d’assurer un « bien mourir » a-t-elle escamoté celle de bien vivre ?
À travers ce texte d’une grande richesse, Emmanuel Hirsch semble considérer qu’il y aurait dans cette loi « une forme de tromperie dans l’affirmation de pseudo-droits » et qu’elle déçoit les tenants des opposants comme des partisans de la légalisation rampante de l’euthanasie. Ceci, prédit-il, aboutit au caractère tout transitoire de cette loi et à d’inévitables développements ultérieurs dans l’approche du « faire-mourir ».
L’intitulé même de la conclusion de cet ouvrage, « Céder à la tentation sédative ? », ouvre aux vertiges de l’évolution vers ce nouveau droit à l’euthanasie.
Certains éthiciens se montrent, quant à eux, assez réservés sur l'appréciation que cet auteur fait de la sédation telle qu'elle figure dans la loi. Selon eux, Emmanuel Hirsch aurait une position extrême et presque caricaturale d'une pratique qui demande une grande prudence et une indispensable réflexion éthique préalable (en particulier sur l'intentionnalité de l'acte). D'où la grande importance de la décision collégiale qui s'impose dans ce cas, conformément à la loi.
Ainsi, les arguments et l’analyse d’Emmanuel Hirsch, pris au pied de la lettre, entretiendraient une dangereuse confusion entre sédation et pratique euthanasique (qui certes peut être une dérive). L’auteur n'inciterait pas à une réflexion sur les « indications » de la sédation, sur ce que peut représenter la demande du malade quand il la revendique comme un droit.
Pour compléter et relativiser cet ouvrage, il serait sans doute opportun de prendre connaissance de l’étude de Pierre d'Ornellas, responsable du groupe de travail des évêques de France sur la fin de vie, Fin de vie - Un enjeu de fraternité, qui offre une analyse rigoureuse de la loi, et en particulier en ce qui concerne la sédation.
Ce court ouvrage, d’une lecture aisée, accompagnera longtemps votre recenseur dans sa réflexion. Puisse-t-il aider à constituer, pour le lecteur, le socle éthique d’un engagement vivifiant !
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017