Marie Huber : UN PURGATOIRE PROTESTANT ?

Un Purgatoire protestant ?
Essai sur l'état des âmes séparées des corps
Marie Huber
Labor & Fides, 2016, 317 p., 26 €

Ce livre nous présente la pensée théologique d'une femme, Marie Huber, protestante qui vécut entre Genève et Lyon dans la première moitié du XVIIIe siècle et dont les œuvres sont demeurées longtemps anonymes. La première est un essai paru en 1731 intitulé Sentimens differens de quelques théologiens sur l'état des âmes séparées des corps. Comme ce titre l'indique, il s'agit de considérations sur le sort dans l'autre monde des personnes décédées. Marie Huber expose son point de vue en quatorze lettres qui sont ensuite l'objet de discussions abondantes et, disons-le, confuses. Pour notre bonheur, l'introduction d'Yves Krumenacker, historien professeur à l'université de Lyon, facilite la compréhension de l'ensemble.
Marie Huber refuse l'idée que la justice de Dieu ferait obstacle à sa bonté. Dieu est un être bienfaisant qui veut tout le bonheur de ses créatures. Elle entreprend de le démontrer à l'aide de nombreuses références bibliques qu'évidemment il faut savoir comprendre : « Ce que je sais de la spiritualité de Dieu nous empêche d'entendre à la lettre ce qui est dit de ses yeux, de ses mains, de ses narines, de sa colère, du feu éternel. Il faut ne recevoir à la lettre que ce qui s'accorde avec les vérités fondamentales, par exemple que Dieu a fait don de son Fils à tous les hommes. »
Dès lors, elle refuse que l'on classe les hommes en deux catégories, les élus et les damnés, car la majorité d'entre eux se trouve entre le bien et le mal. À ses yeux, il n'y a pas de véritable enfer, mais un lieu où les âmes sont appelées à se purifier et où les souffrances qu'elles endurent ne sont pas le fait de Dieu, mais le résultat de ce qu'elles ont elles-mêmes semé dans leurs vies antérieures et dont elles prennent lentement conscience. En tout état de cause, il ne s'agit sûrement pas d'un séjour éternel.
Cette conception fut vivement contestée, surtout en pays luthérien. Dire cela, n'était-ce pas encourager la licence ? Surtout, c'était faire bon marché du salut par la seule grâce. C'était enlever à la mort de Jésus sa vertu salvatrice. Et puis cela revenait à réintroduire ce Purgatoire que l'on avait si vivement reproché aux catholiques.
En fait, Marie Huber était à l'avant-garde d'une conception neuve du christianisme. Voilà que les priorités changeaient. Le souci du Jugement dernier, de l'Enfer déclinait. À l'inverse, l'idée de bonheur progressait : bonheur sur terre et aussi dans l'au-delà. L'accent était mis désormais sur l'agir moral et sur les péchés individuels, sur la conscience qui seule importait. Telle est, par exemple, la spiritualité de Jean-Jacques Rousseau écrivant la Profession de foi du vicaire savoyard, croyant plus à la « religion naturelle » et conforme à la raison qu'à la religion révélée. Nous sommes dans la culture des Lumières, en pleine ascension. Le protestantisme s'en trouve bousculé. Calvin, la Prédestination ne sont plus reçus comme jadis et l'on voit des pasteurs assurant que le salut par la seule grâce, cela ne se peut ; il y faut aussi l'effort humain.
Paul Hazard parlait dans son livre célèbre de « la crise de la conscience européenne ». Celui de Marie Huber nous présente un aspect de cette crise que peu d'entre nous soupçonnaient.

Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017