Romain Felli : LA GRANDE ADAPTATION

La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe
Romain Felli
Seuil, 2016, 236 p., 18 €

Les changements climatiques représentent la menace majeure qui pèse sur le fonctionnement des grands systèmes de la planète ; y faire face est un problème capital. Une des ‘solutions’ serait de s’adapter au réchauffement, le marché étant là pour y aider ; les opportunités ne manquent pas et certains n’hésitent pas à parler du « marché émergeant de l’adaptation ». R. Felli, géographe et politiste à l’Institut de l’Environnement de Genève, s’oppose à cette thèse et dénonce l’économie de marché qui tire profit de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique. Au lieu de s’attaquer aux causes de la menace, on détourne l’attention des vrais problèmes et on prône l’adaptation aux nouvelles donnes induites par le réchauffement.
L’auteur, au fil du livre, décrit la mise en œuvre de cette mainmise du marché sur un créneau visiblement porteur, ainsi que son extension à d’autres secteurs, repérables dès la prise de conscience des problèmes écologiques dans les années 1970. Quels projets politiques auraient pu alors y répondre ? le pétrole était roi et la voiture aussi – comme aujourd’hui ; on tergiverse, se laissant dire que « les crises du capitalisme sont des crises que la Nature fait au capitalisme » plutôt que le contraire, à moins que l’on ne minimise le danger climatique ou que l’on dénie toute valeur aux constats scientifiques… Quinze ans après, on a eu l’espoir de concilier écologie et économie avec les tentatives de développement durable, d’économies d’énergie, de régulations - qui ont vite fonctionné selon une logique marchande. Parallèlement à ces années de recherches et de débats, pointe l’idée de transformer les systèmes socio-écologiques en fonction des changements qui se profilent. Loin d’envisager de planifier une réponse à la dégradation écologique, les économistes considèrent celle-ci comme un donné auquel les sociétés peuvent s’adapter ; n’ont-elles pas depuis les débuts de l’humanisation fait preuve de leurs capacités de résilience ? Si la température monte, l’Homme s’y adaptera et le marché s’emploiera à lui faciliter la tâche. Le discours environnementaliste a parfois emboîté le pas à de tels propos ; signe de renonciation que récuse l’auteur, argumentation à l’appui.
Or, il faut constater que rien de sérieux n’est entrepris pour éviter la catastrophe climatique ; le succès des grandes conférences internationales, de Rio à la COP21, ne suffit pas à imposer la réduction des gaz à effets de serre ; les grandes multinationales sont plus puissantes que beaucoup d’États ; quant à la logique du marché et du néo-libéralisme, elle s’accorde au désir souvent exprimé de « moins d’État », moins de régulation, bref moins de démocratie. L’auteur en vient à se demander si le récent concept d’Anthropocène (les humains sont tous responsables des désordres écologiques) ne devrait pas être remplacé par celui de Capitalocène : d’une part en effet, tous les peuples, toutes les sociétés ne sont pas responsables des mêmes désordres de façon identique, et d’autre part, c’est le capitalisme qui porte la responsabilité de miser sur les capacités humaines d’adaptation et de flexibilité. « Organiser la nature » de la sorte, apporte bien entendu la certitude de vendre assurances ou semences adaptées à la sécheresse, c’est aussi créer de nouvelles vulnérabilités dont le phénomène migratoire n’est pas le moindre. Nous sommes entrés dans le temps de la « grande » adaptation, sous l’égide du capitalisme et l’on s’aperçoit combien il est de plus en plus difficile aux États de réagir et de réguler, combien il nous devient difficile d’échapper à l’objectif non-dit de nous rendre adaptables à la dégradation de notre habitat.
Romain Felli, en brève conclusion d’un essai sans concession et fort documenté, ne peut qu’exhorter chacun à réagir et à participer à un « contre mouvement » de protection sociale et démocratique qui, avant tout, romprait avec le néolibéralisme, et mettrait en place un socialisme écologique et démocratique. Ce serait le meilleur espoir de résister à la catastrophe.

Compte-rendu de Jacqueline Amphoux, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016