Marcel Yanelli : J'AI MAL À L'ALGÉRIE DE MES VINGT ANS

J'ai mal à l'Algérie de mes vingt ans. Carnets d'un appelé, 1960-1961
Marcel Yanelli
L'Harmattan, 2016, 253 p., 27 €

Marcel Yanelli, venu d'une famille d'immigrés italiens demeurant en Saône-et-Loire, est l'un des « appelés » qui firent la guerre en Algérie au début des années 60. Aujourd'hui âgé de 78 ans, il reprend les notes qu'il rédigeait quotidiennement à l'époque et les transcrit sur un ordinateur. Telle est l'origine de cet ouvrage. Celui-ci est inévitablement répétitif. Il n'en est pas moins intéressant.
Il l'est d'abord parce qu'il nous fait saisir de la façon la plus concrète et la plus vivante ce qu'était l'existence des « bidasses ». Des « accrochages » avec les fellaghas, bien sûr, mais aussi des « sorties » en vue de piéger, déloger, détruire un ennemi presque insaisissable, sorties extrêmement fatigantes et souvent vaines. Et puis d'interminables journées passées à ne rien faire. Alors on jouait au foot, au volley, à la belote, les cadres s'efforçant tant bien que mal d'occuper les hommes en réinstallant dans le bled les activités de caserne : exercices de camouflage, d'embuscades, de tir, jusqu'aux marches au pas cadencé dans les rues des villages. La vie c'était aussi laver et recoudre ses habits, soigner de multiples ennuis de santé : infections, coliques à répétition… Enfin surtout le courrier : le « moral » tient plus ou moins aux lettres qu'on reçoit et qu'on envoie.
L'intérêt de ce livre c'est aussi la découverte de l'auteur. Ce n'est pas un « appelé » comme les autres. Bien qu'ayant quitté tôt l'école, c'est un grand lecteur, pas seulement des policiers à trois sous, mais aussi des livres qui portent à la réflexion comme Graham Green ou Malraux. Surtout, il est communiste comme d'autres sont religieux, rempli d'une foi que même la découverte des abominations staliniennes n'atteint pas. Le communisme est pour lui générosité, entraide, respect. C'est le moment où le Parti a décidé qu'il fallait accepter la mobilisation et, là-bas, diffuser auprès des appelés les mots d'ordre pacifistes. Yanelli y va donc, mais se trouve incessamment partagé : contre la guerre, certes, mais il n'est pas possible de se désolidariser des camarades en opération. Du moins fait-il œuvre d'humaniste. Face à des jeunes soldats complètement détruits moralement par l'ambiance - haine des « bougnoules » - il s'interpose autant qu'il est possible quand ils profitent des opérations de fouilles pour voler, quand ils approuvent les tortures, quand ils violent voire tuent des femmes. « C'est la faute du capitalisme », dit-il. Retenons surtout que ce communisme-là force le respect. Un livre que j'ai trouvé admirable.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016