LA RESPONSABILITÉ ET SES ÉQUIVOQUES

La responsabilité et ses équivoques
Sous la direction de Frédéric Rognon
Presses Universitaires de Strasbourg (Chemins d’éthique), 2016, 148 p., 22 €

Il s’agit d’un ensemble de contributions, rédigées essentiellement par des enseignants de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, qui, chacune à sa manière, articulent l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. L’éthique de conviction érige des principes comme des absolus auxquels il faut se tenir en toute circonstance et quelles qu’en puissent être les conséquences, autrement dit même si cela produit en fait plus de mal que de bien. L’éthique de responsabilité, au contraire, recherche le moindre mal et prend ses décisions au vu des conséquences qu’elles peuvent entraîner. Mais cette opposition n’est pas absolue. Ainsi, par exemple, Hans Jonas, dans son Principe responsabilité, affirme que notre conviction première et inconditionnelle doit être notre responsabilité vis-à-vis des générations futures.
De plus, comme le montrent plusieurs des contributions de l’ouvrage, la notion de responsabilité a ses équivoques. Ainsi la télésurveillance et la multiplication des mesures sécuritaires relèvent d’une politique de responsabilité ; mais, en voulant tranquilliser les citoyens, on peut non seulement nuire à leur liberté et s’ingérer dans leur vie privée, mais aussi les insécuriser davantage. Autre exemple : considérer, comme le préconisait un projet de loi, que la prison n’a pas seulement pour fonction de sanctionner les condamnés, mais aussi de préparer leur réinsertion afin de leur permettre, à leur libération, « d’agir en personne responsable » peut être considéré comme relevant d’une éthique de responsabilité tout à fait louable, mais peut être vu aussi comme une manière d’exercer une pression moralisatrice sur les détenus. On peut donc se poser la question : jusqu’où doit-on se sentir responsable des autres?
Mais c’est l’itinéraire spirituel et politique de Bonhoeffer qui, sans doute, illustre le mieux la complexité et les ambiguïtés de tous les choix éthiques, quels qu’ils soient, et la contribution de Frédéric Rognon le montre magnifiquement. Dans un premier temps Bonhoeffer, par patriotisme, professe qu’il y a des guerres justes. Mais en 1930, il rencontre le pasteur français Jean Lasserre qui défend déjà d’intransigeantes positions pacifistes, et, de ce fait, il professe que « même dans l’angoisse et dans la détresse, il n’y a pas d’échappatoire devant le commandement du Christ ordonnant qu’il y ait la paix ». Alors il considère que l’éthique de conviction, se référant à des principes absolus, ne peut se contenter d’être une loi pour des relations courtes et interpersonnelles, mais doit aussi avoir le dernier mot même dans le champ des relations politiques et internationales. Nouveau tournant au début de 1939, Bonhoeffer traverse une profonde crise existentielle et se rapproche des résistants qui cherchent à assassiner Hitler. Il professe alors que les choix que le chrétien est amené à faire ne peuvent répondre à des principes intangibles, mais doivent à chaque fois tenir compte du contexte. La voix de la conscience doit l’emporter sur toute autre considération, y compris morale et religieuse. Il faut prendre le risque non seulement de la désobéissance aux hommes, mais aussi du péché envers Dieu, en comptant finalement sur sa grâce.
On ne pouvait mieux illustrer la complexité dramatique de la notion de responsabilité.
Compte-rendu d’Alain Houziaux, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016