Gilbert Vincent : ASSOCIATIONS ET INSTITUTIONS

Associations et institutions
Les formes élémentaires de la solidarité
Gilbert Vincent
Presses universitaires de Strasbourg, 2014, 309 p., 25 €

Le souci d’autrui dans les difficultés qui sont les siennes, dans ses souffrances, est un défi récurrent. Dans le temps présent, celui-ci prend des traits parfois redoutables, tant l’équilibre de la vie en commun est menacé par des intérêts égoïstes ou par les décisions prises sous la pression du réalisme de l’instant, sans oublier les inerties bureaucratiques. Certes les intentions et les gestes solidaires sont nombreux. Mais trop souvent leur manquent des relais fiables, capables d’assurer des missions suffisamment souples et adaptées dans la durée. Les politiques sociales élaborées après la Seconde Guerre mondiale peinent visiblement à s’adapter, tandis que des actions, certes plus souples et inventives (l’entraide, le care) restent des substituts fragiles, qui sont à la merci, soit des limites propres aux engagements associatifs, soit de reprises institutionnelles plus rigides. L’expérience de cette difficulté n’est pas nouvelle en son fond. Depuis Homère, depuis Aristote, de grands textes ont affronté et thématisé ses dimensions éthiques, ses promesses, ses limites. Hobbes, Locke, Kant, Hegel, Weber, Ricœur, ont porté des diagnostics plus ou moins optimistes sur la capacité des acteurs sociaux à confronter leurs intérêts particuliers naturellement divergents dans la recherche d’un monde commun plus amical, plus respectueux de justice et de liberté pour chacun.
En commentant certains d’entre eux, ainsi que des textes écrits dans le sillage du protestantisme libéral (Alexandre Vinet) ou du solidarisme (Léon Bourgeois, Charles Gide), Gilbert Vincent nous invite à déconstruire les diverses déclinaisons de l’intention solidaire. S’agit-il en effet d’être fidèle à des liens sociaux intersubjectifs et seulement à ceux-ci ? S’agit-il plutôt d’établir des contrats ? Et qui sont alors les « partenaires » ? L’autre est-il perçu comme le même ou comme le semblable (qui lui aussi a une existence à part entière) ? Le même et l’autre parlent-ils des langues qui s’enrichissent ou qui au contraire sont rétives à toute traduction ? Les approches de ces questions ont induit des solutions parfois redoutables étant donné les violences tacitement acceptées (une sorte d’impuissance à éviter soit un libéralisme parfaitement égoïste, soit un totalitarisme). Mais elles ne sont pas vaines. Dans l’espace des débats qu’elles ouvrent, elles mettent en évidence ce fait que la solidarité ne relève ni de la seule intersubjectivité, ni d’un rapport contractuel. Celle-ci suppose plutôt une alliance, une relation ouverte, capable de faire place dans la durée à une réciprocité et une mutualisation active des besoins, des initiatives et des compétences. Ce sont là de belles lignes de réflexion pour se rendre attentifs à la richesse du monde qui se fait, pour exercer nos responsabilités dans ce monde qui nous est commun.
Compte-rendu de Pascale Gruson paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016