Boris Cyrulnik : IVRES PARADIS, BONHEURS HÉROÏQUES

Ivres paradis, bonheurs héroïques
Boris Cyrulnik
Odile Jacob, 2016, 231 p., 22,90 €

On ne présente pas Boris Cyrulnik, psychiatre et psychanalyste très apprécié des Français, dont les ouvrages ont déjà connu un immense succès. Il a en particulier créé le concept de résilience. Et il sait de quoi il parle : en effet, tout jeune enfant, il a échappé à la Gestapo alors que ses parents disparaissaient dans les camps de la mort.
Dans cet ouvrage, il se livre avec pudeur, et il explique qu’il s’est construit en appui sur les héros de son enfance, Rémi de « Sans famille », David Copperfield, Oliver Twist ou Tarzan.
Pourquoi les héros sont-ils si importants dans l’éducation d’un enfant ? Parce qu’ils vivent dans un monde de récits merveilleux et terrifiants. Et quand ils parlent des « merveilleux malheurs » dont ils ont triomphé, nos héros nous montrent le chemin. L’A. interpelle notre histoire à travers la sienne car, à y regarder de près, la vie est un champ de bataille, nul n’y échappe. « Pas d’existence sans épreuves, pas d’affection sans abandon, pas de lien sans déchirure, pas de société sans solitude ».
Le héros n’est ni un surhomme, ni une idole ou une divinité, il est plutôt une icône qui, par ses qualités sensibles peut renvoyer à un idéal.
Mais qu’en est-il des héros à l’âge adulte ? Là, le récit de l’A. prend un ton plus grave. Car si l’enfant a besoin de héros pour se construire, l’adulte en a besoin pour se réparer. Et, brusquement, on peut basculer dans un monde qui n’est plus du tout « merveilleux ».
L’adulte admire le héros qui sait dire non, non à la mort, non à la dictature, non au conformisme. C’est difficile de dire non, beaucoup plus difficile que de se conformer à la pensée dominante. En même temps, le résistant qui disait non pendant la guerre ne se voulait pas un héros, ce sont les récits qui l’ont héroïsé. Pour devenir un héros, il faut une mise en scène qui donne une représentation verbale, émouvante et glorieuse de l’évènement. Les héros sont au départ des personnes comme tout le monde, ils n’ont pas de forces surnaturelles. C’est donc l’imaginaire social, collectif, qui va construire une image héroïque, « ce qui peut provoquer des merveilles autant que des tragédies ». Méfions-nous de notre imaginaire ! Car le panurgisme prend un effet rassurant qui nous fait perdre toute autonomie de pensée. Nous, adultes, nous devons exercer notre discernement pour résister aux faux héros, attiseurs de violence, de haine, pourvoyeurs du pire ; ce que l’A. stigmatise sous le terme de « morale perverse ».
B. Cyrulnik fait ici une analyse impitoyable et une mise en garde qui nous concernent tous. Certes, il réfléchit principalement à partir des régimes totalitaires et surtout du nazisme, mais il est facile d’actualiser le propos… Il nous appelle à la vigilance, il dénonce le conformisme des « suiveurs » qui par paresse n’exercent aucun esprit critique ; il dénonce les mises en scènes de la littérature qui soutient les théories totalitaires, soulignant la puissance des mots écrits... et des images dirait-on aujourd’hui.
La dernière phrase du livre est très belle, pleine d’espérance : « Les héros ont transfiguré le deuil de mon enfance en lancinant désir de bonheur ».
Un livre saisissant, qui dénonce tous les mécanismes de fabrication des faux héros modernes. à méditer.
Compte-rendu de Françoise Gougne, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016