Régis Burnet : CELUI QUI NE TRAVAILLE PAS NE MANGE PAS


Régis Burnet
Celui qui ne travaille pas ne mange pas
Vingt siècles de répression des pauvres
Cerf, 2015, 218 p., 19 €

Un livre passionnant, qui se lit comme un roman... Le titre est tiré de l'Épître aux Thessaloniciens, 3,10. L'A., professeur d'exégèse du Nouveau Testament à l'Université catholique de Louvain, raconte comment cette phrase, sortie de son contexte, a cheminé à travers les temps et les lieux, des retraites au désert des premiers ermites jusqu'aux constitutions de l'URSS et de Pol Pot.
Paul s'adressait aux quelques personnes qui, dans la communauté de Thessalonique, disaient que, comme Christ allait revenir demain, il n'était pas besoin de gagner sa vie. Ce « désordre » créait des conflits et l'exhortation de Paul allait vers ces personnes pour qu'elles travaillent dans le calme et vers les autres membres de la communauté pour qu'ils « ne se lassent pas de faire le bien ».
Les ermites ont commencé à faire des paniers pour ne pas devenir fous à ne faire que prier. Puis l'obligation du travail manuel s'est étendue dans les ordres monastiques et la phrase de Paul permettait de réprimer les moines qui, par paresse ou pour d'autres raisons, refusaient de travailler de leurs mains, ce qui, de plus, risquait de les empêcher de « faire leur salut ». Saint Thomas d'Aquin a étendu la consigne et la menace au travail intellectuel et spirituel...
Luther a proposé d'étendre la menace aux dirigeants de l'Église qui s'enrichissaient sur le dos des pauvres. Et, à cette époque aussi, les villes ont utilisé la phrase de Paul pour essayer de se débarrasser des mendiants, c'était l'époque du « grand renfermement » : vous travaillez et vous mangez ou bien on vous chasse ou on vous enferme en vous faisant travailler de force pour très peu de nourriture, comme Grenoble a essayé de le faire pendant tout le XVIe siècle... sans succès.
Après le XVIIIe siècle, le travail est devenu une valeur en soi, indépendamment du salut qu'il pouvait auparavant procurer ; il est plutôt vu maintenant comme ce qui peut créer des relations et faire tenir la société. La répression des pauvres s'est généralisée, et, actuellement, que de questions posent le manque de travail rémunéré, la quasi impossibilité pour certains de travailler car ils n'ont jamais eu d'exemple à suivre ou parce qu'ils n'en ont pas les capacités physiques ou intellectuelles, l'arrivée de milliers de réfugiés... : va-t-on s'en désintéresser ? les mettre au travail de force ? s'en remettre à la bonne volonté des particuliers ? Jean Chrysostome nous rappelle que, si Paul a dit « que celui qui ne travaille pas ne mange pas », il a dit aussi « ne vous lassez pas de faire le bien ».

Compte-rendu d’Antoinette Richard, paru dans la revue LibreSens n°226 de juillet-août 2016