POUR UNE BONNE GOUVERNANCE DANS LES ÉGLISES

Pour une bonne gouvernance dans les églises
Sous la direction de Michel Bertrand, Samuel D. Johnson, Célestin G. Kiki
Olivétan, 2016, 206 p., 16 €

La fonction prophétique de l’Église est un classique des manuels d’exégèse et de théologie, un trait récurrent des liturgies et des articles de presse religieuse. Mais la traduction pratique dans les faits reste discrète voire anecdotique. Quant à diriger sur elles-mêmes ce regard prophétique, mettant en lumière les problèmes de gouvernance ou de gestion financière, indicateur de l’inefficacité ou de la corruption, la rareté des publications ou des actions menées effectivement fait ressortir l’importance de cette nouvelle publication de la Cevaa - Communauté d’Églises en mission, rendant compte du courage des concepteurs du processus de réflexion, d’analyse et de propositions à mettre en œuvre. Ayant organisé des séminaires régionaux pour les 35 églises ou unions d’églises protestantes implantées en Afrique, en Amérique latine, en Europe, dans l’Océan indien et dans le Pacifique, la Cevaa propose dans cet ouvrage les apports des intervenants au cours des rencontres organisées à Paris, Porto-Novo (Bénin), Tahiti et sur l’Ile Maurice en 2014. Les exposés autant que le travail des groupes ont montré que les églises sont confrontées aux problèmes de gouvernance humaine et financière tout autant que les états des pays où elles sont implantées, qu’elles rencontrent des difficultés à prendre une parole pertinente et engagée dans l’espace public, et que dans certaines régions les femmes n’occupent pas encore des positions de responsabilité.
Nous avons ici une contribution novatrice par son approche originale articulant les problèmes d’autorité et de pouvoir avec ceux provoqués par la gestion des conflits, sur fond d’analyse d’éthique politique et d’exégèse biblique. C’est une méthodologie typique de la Cevaa, privilégiant l’animation biblique comprise comme la démarche du peuple de l’église s’appropriant dans l’étude et le partage le texte sacré fondateur de sa foi et de son engagement dans la société.
La pédagogie de l’ouvrage est particulièrement soignée : chacune des trois parties est précédée d’une introduction présentant en fait le résumé des contributions qui suivent, en sorte que le lecteur peut cerner d’emblée les propos ou sait qu’il peut aisément y revenir ; la conclusion placée en fin des parties 1 et 3 restitue l’essentiel des apports en vue de débats et d’applications sur le terrain.
La première partie présente six exposés proposant des approches complémentaires du problème de la bonne gouvernance. J.-A. de Clermont (France) traite du renforcement de la gouvernance au sein des églises de la Cevaa et propose les remèdes de la « christocratie » et du consensus. T. Maraea (Polynésie) témoigne du vécu de l’église protestante Maohi. B. Girardin (Suisse) invite à tenir compte des évolutions politiques du début du XXIe siècle pour reconsidérer les trois missions de l’église : prophétique, sacerdotale et diaconale. Pour M. Bertrand (France) la parole publique des églises relève de la prédication au sens large, avec l’autorité et la liberté qui lui sont attachées. C.P. Deh (Bénin) s’attache aux explications du conflit et propose des outils d’analyse, suivi par F. Rognon (France) qui propose huit mesures curatives, sorte de boîte à outils technique pour la gestion des conflits.
Dans la deuxième partie, trois exposés reprennent le thème à partir des textes bibliques classiques sur la question, mais en renouvelant la lecture, souvent de manière très originale et percutante. S.D. Johnson (Cameroun) propose une fiche d’animation biblique proactive sur Ex 18 ; M. Bertrand assied son propos précédent sur une étude d’Ac 16 où la parole chrétienne impacte les domaines économique, judiciaire, carcéral et politique. F. Rognon indique les bases bibliques de la boîte à outils mentionnée ci-dessus (Jn 8 ; Mt 18 ; Ac 5 et 6).
La troisième partie ouvre le débat à travers quatre contributions montrant comment les églises perçoivent les défis d’aujourd’hui et tentent de se situer par rapport à eux. C. Kiki (Bénin) souligne l’indispensable formation des leaders et en appelle à leurs qualités d’adaptation aux contraintes et aux enjeux des communautés qui leur sont confiées. M. Bertrand préconise la naissance d’une « autorité coopérative » entre les pasteurs et les laïcs. B. Girardin suggère la mise en place de procédures de « redevabilité » pour éviter les abus d’autorité ou de pouvoir en faisant de nombreuses propositions. La théologienne F. Houssou-Gandonou (Bénin) évoque le peu de place des femmes dans les instances dirigeantes des églises et propose des pistes pour combattre toute forme de discrimination. Malgré sa contribution et son plaidoyer, elle ne figure pas dans la présentation des contributeurs ouvrant l’ouvrage, limitée aux hommes !
Nous aurions attendu le regard des églises malgaches et d’Amérique latine car le vécu de leurs communautés aurait pu apporter des éléments complémentaires à la réflexion et des pistes pratiques à mettre en œuvre : ce sera peut-être l’objet d’un second volume ?
Il n’est pas possible de rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage en quelques lignes. Notre attention a surtout été retenue par les analyses de B. Girardin sur le fonctionnement des sociétés actuelles et ses propositions en éthique politique au service des populations et non des tenants du pouvoir.
Gageons que le modèle de conversion proposé dans cet ouvrage par la Cevaa pour nos sociétés actuelles à tous les niveaux, économique, politique et religieux rencontre la volonté et la constance de tous les acteurs.

Compte-rendu de Daniel Bach, paru dans la revue LibreSens n°226 de juillet-août 2016