Jacques de Saint Victor : BLASPHÈME

Blasphème. Brève histoire d’un « crime imaginaire »
Jacques de Saint Victor
Gallimard, 2016, 126 p., 14 €

Le blasphème ! Voltaire, y consacrant les plus ardentes parties de son œuvre, en avait parlé comme d’une « infraction d’un autre âge », un résidu d’anciennes superstitions dont la disparition ne saurait tarder. Et ce fantôme méconnu, ce blasphème retourné aux oubliettes du temps, le voici revenu, tout ensanglanté, dans notre XXIe siècle !
Histoire passionnante d’un concept dont la très longue existence prouve qu’il n’a cessé de hanter les consciences humaines. À preuve contemporaine : tant de violences commises, et avec quelle tranquille assurance ! et avec quelle cruauté ! au nom de l’exécration de ce « péché de bouche » !
La notion de blasphème semble aussi vieille que le monde. Elle chemine tout au long du temps, remontant à la loi des Hébreux (« Tu ne prononceras pas à tort le nom de YHWH », Deutéronome, Exode), passant par Platon (dans La République), puis par Rome, pour conquérir un plein statut avec le christianisme et en tout premier lieu dans les écrits de Saint Paul et de Tertullien (« Le plus énorme péché qui se puisse commettre », « Une parole qui tue », Bouche sacrilège », « Impureté des lèvres, ...) Sans oublier que le Christ lui-même fut accusé de propos blasphématoires par le Sanhedrin... Au XIIIe siècle, Thomas d’Aquin en circonscrivit précisément les limites et la diversité. Plus tard, la prise en charge laïque du blasphème se matérialisa par un lien tissé entre sa répression et la lente affirmation de la souveraineté royale. Il fut alors considéré dans sa double acception tant de crimen que de péché.
Et Jean Delumeau, grand historien de « la Peur en Occident », pourra écrire qu’« à partir du XVe siècle, une civilisation du blasphème vit le jour ». Ce crime de lèse-majesté divine fut alors puni de terribles mutilations. L’annexion du divin par le pouvoir royal au moyen de l’affirmation du droit divin des rois, vaste sujet, trouva ainsi son point de conjonction.
En France, la répression du blasphème connut ainsi des sommets effroyables jusqu’au procès du Chevalier de la Barre qui, en 1765, suscita la dénonciation par Voltaire, puis par tout ce que l’Europe comptait d’intellectuels éclairés, des abus de telles accusations et procédures…
Votre recenseur, limité par la juste longueur de sa recension, ne saurait vous décrire pl
us avant les richesses de cet ouvrage et vous conseille à présent, vivement, de lire ce mémoire pour prendre connaissance des développements que les siècles suivants apportèrent à ce passionnant sujet.
De lecture facile, documentée, riche de découvertes, ce livre charpenté se termine par un épilogue dont chaque ligne mérite une lecture approfondie. L’auteur, universitaire et historien du droit, maîtrise admirablement le sujet. Lecteur, courez chez vos libraires !

Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016