Holger Wetjen : CETTE MORT QUI NOUS FASCINE. La Danse macabre et ses implications philosophiques

Cette mort qui nous FASCINE. La Danse macabre et ses implications philosophiques
Holger Wetjen
Olivétan, 2016, 272 p., 22 €

En chacun de nous somnole (ou s’agite !) une représentation de la Danse macabre : souvenirs cinématographiques avec Ingmar Bergman ou Woody Allen, musicaux avec Saint Saëns, Liszt ou Michael Jackson, littéraires avec Baudelaire ou Brecht, picturaux avec Holbein ou Hans Baldung Grien... Héritée de la Peste Noire de 1348 qui, en cinq années, vit périr entre 30 et 50% des habitants de l’Europe, sa représentation parcourt cet ouvrage qui en retrace la généalogie sur cinq siècles, le développement ainsi que les ressorts.
Sa première partie s’attache donc à nous restituer et nous décrire les circonstances historiques et matérielles de la grande Peste qui présida à sa naissance. D’où émergera « l’idée d’énoncer un discours sur la vanité des occupations humaines face à la mort, nouveau genre artistique et littéraire : la Danse macabre. » Tous les personnages de la hiérarchie sociale y sont emportés par le squelette dansant. Et les innombrables peintures, fresques, dessins et gravures n’ont de cesse de décliner, métier par métier, le couple funèbre en l’illustrant souvent de textes appropriés. Ils nous rappellent « sur le ton de l’ironie que les préoccupations humaines sont vaines » et en tirent les conséquences : il est grand temps de commencer une vie de sage et de prendre de la distance par rapport aux statuts sociaux.
Danses macabres de La Chaise-Dieu, de Bâle, de la Marienkirche à Berlin sont successivement décrites par le menu. Danses macabres de Kernascléden, de Meslay-le-Grenet, de Kermaria et autres lieux sont de même scrutées afin d’en dégager les caractéristiques communes : transmission d’un message, ressemblances stylistiques d’avec les avant-gardes du XXe siècle, autonomie esthétique. Chapitres superbes d’intelligence artistique !
Quant à savoir d’où vient ce goût pour le macabre (à distinguer du funèbre, tout comme l’on distingue l’altier gisant de l’humble transi), il est à rechercher du côté psychologique, mais également historique : l’advenue de la Réforme en Allemagne, son extension à la Suisse et la réaction catholique qui s’en est suivie ont profondément marqué l’évolution de la Danse macabre. Les apports picturaux de Jérôme Bosch, Hans Holbein, Hans Baldung Grien ou Nicolas Manuel sont alors finement analysés et débouchent sur le fait que « l’image macabre a préparé l’évolution de la culture occidentale moderne, qui est celle de l’individualisation. »
Avec la même intelligence, notre auteur, dans une quatrième partie, nous ouvre au rayonnement jusqu’à nos jours de la Danse macabre, tout à la fois enfant de la Réforme et précurseur de l’existentialisme… Il souligne combien le couple du vivant et de son squelette s’est progressivement inscrit dans l’imaginaire collectif. Il rappelle que « Le squelette et l’artiste forment le grand tandem dans la poésie et dans la littérature du XIXe siècle ». Jusqu’au mouvement gothique actuel « qui entretient un rapport de fascination avec la mort. » Et, lorsqu’il s’interroge : « Qu’est-ce que la mort aujourd’hui ? », il y répond par une phrase : « La liberté moderne d’interpréter la mort à sa guise plonge ses racines dans la théologie luthérienne. »
Votre recenseur et amateur d’art a vraiment goûté la lecture de cet ouvrage plein d’érudition, bien charpenté et savamment illustré d’images nombreuses. Quoi ? Le sujet vous semble légèrement morbide ? Pas du tout ! Vous en ferez votre régal de détente, cet été !
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans le n°226 de la revue LibreSens