Gilles Kepel : TERREUR DANS L'HEXAGONE

Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français
Gilles Kepel avec Antoine Jardin
Gallimard, 2015, 330 p., 21 €

Ce livre nous propose une analyse méticuleuse du phénomène djihadiste dont la France est le théâtre depuis plus de vingt ans. Elle est menée par un spécialiste reconnu du monde arabo-musulman contemporain.
Rappelons quelques événements majeurs qui ne concernent pas seulement la France : la formation de la théocratie iranienne de Khomeyni en 1979, l'affaire du voile islamique en 2004, les émeutes de Clichy en 2005, l'équipée meurtrière de Mohamed Merah en 2012 ; en 2014 la prise de Mossoul par Daesh et la guerre de Gaza ; enfin et surtout la terrible année 2015 qui a commencé avec les massacres de Charlie-Hebdo en janvier et s'est terminée avec le bain de sang du Bataclan en novembre.
Que s'est-il passé ? Dans la population maghrébine des banlieues, un changement de génération : arrivée d'une jeunesse qui a la nationalité française, qui est passée par les écoles et qui n'arrive pas à trouver aisément du travail ; à la différence des « pères », elle n'est pas soumise mais revendicative. Dans le même temps, c'est tout le monde arabo-musulman qui se soulève : « Printemps arabe », guerre en Libye, au Mali, en Syrie... Toute une propagande en vue à la fois d'une re-islamisation des musulmans et d'un refus de la culture occidentale se développe avec la fantastique efficacité que donnent les moyens informatiques. Le salafisme, mouvement religieux intégriste qui tourne peu à peu à la violence, prône la rupture avec la société occidentale qualifiée de « mécréante ». Les jeunes de tradition musulmane sont des proies faciles, mus qu'ils sont tout à la fois par leurs échecs professionnels et par la conviction que les « Français » ne veulent pas d'eux, surtout lorsqu'on leur fait un tableau idyllique de la vie à Racca où règne « le véritable islam » et que seul peut interrompre un martyre bienheureux. Le processus par lequel certains sautent le pas et passent au djihadisme est toujours à peu près le même : la petite délinquance, le séjour en prison, la rencontre de « frères » au talent de prédicateurs, enfin le voyage pour la Syrie.
Gilles Kepel montre comment ces jeunes sont passés d'une sympathie pour la gauche, encore sensible au début du quinquennat de François Hollande, à l'abstention et parfois à la sympathie pour la droite, à cause de l'échec de la politique de l'emploi du Président, mais aussi à cause de la loi sur le « mariage pour tous » qui leur a paru scandaleuse. Il est vrai que, dans le même temps, une partie de la gauche n'a pas voulu les suivre dans leur passage de « la lutte des classes » à la religion. D'autres, il est vrai, leur demeurent fidèles, considérant que « la classe ouvrière », aujourd'hui, ce sont les musulmans !
À la fin du livre, la question est posée de ce qu'il conviendrait de faire pour réconcilier cette jeunesse avec la France. Un philosophe, Pierre Manent, pense qu'il faudrait mettre en cause la laïcité rigoureuse qui est dans notre tradition et admettre « les mœurs des musulmans ». Un autre, Emmanuel Todd, va aussi dans ce sens. Gilles Kepel – par ailleurs sévère pour la classe dirigeante française – souhaite pour sa part un énorme effort sur le plan de l'instruction publique et du travail universitaire.
La France est le pays d'Europe le plus concerné par ce drame du djihadisme. Le voici très heureusement présenté et expliqué.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016