Thomas Römer, Loyse Bonjour : L’HOMOSEXUALITÉ DANS LE PROCHE-ORIENT ANCIEN ET LA BIBLE

L’homosexualité dans le Proche-Orient ancien et la Bible
Thomas Römer, Loyse Bonjour
Labor et Fides, 2016, 137 p., 19 €

Rendre compte d’un tel livre comporte deux risques : celui de trahir la pensée subtile de l’auteur, et celui de décourager le lecteur pressé. En effet, le professeur de la chaire « Milieux bibliques » au Collège de France et son associée Loyse Bonjour nous offrent une étude très documentée, hardie dans ses hypothèses et lumineuse dans ses conclusions.
 S’agissant de l’homosexualité avec ses traces dans le monde antique et son impact sur les sociétés modernes, il était délicat de traiter le peu que nous savons pour éclairer nos lanternes actuelles. Les chercheurs sont modestes, comme le prouvent des expressions fréquentes telles que : « des connaissances largement lacunaires », « il semble sans doute », « ce qui est loin d’être sûr » ou « le recours à des hypothèses »… Tout le Proche-Orient ancien est lointain dans le temps : 4 000 ans avant l’ère chrétienne pour la Mésopotamie et l’Égypte, Israël apparaît vers les années 2 000 et ses premiers écrits autour de l’an 800. Et nous voici presque trois millénaires après. Prudence, petits pas !
Dans ces plus anciennes civilisations, la sexualité est comprise comme l’acte créateur par excellence. Les hommes sont avant tout maris et pères. N’empêche que les rapports sexuels entre hommes sont connus en Mésopotamie, soit avec les professionnels méprisés de la prostitution, sacrée, soit dans une relation qui répartit les rôles entre actif et passif, dominant et dominé ; ne sont condamnées dans cette perspective que l’agression et la violence, autrement dit le viol. Dans l’Égypte ancienne, l’idée de fécondité est également centrale, il n’est pas question de relations sexuelles entre des hommes, sinon d’une homosexualité dépeinte par de rares iconographies. Même si la relation physique entre deux hommes n’est pas explicitement condamnée… l’acte homosexuel lui-même n’est pas considéré de manière positive.
Quant à la Bible hébraïque, le Code de sainteté (Lv 18-20) puis l’histoire de Sodome et Gomorrhe, il nous en est proposé une interprétation nuancée. Ainsi les avis ne sont pas plus unanimes que ceux des écrits du Proche-Orient. Telle pratique ici condamnée est tolérée ailleurs (Gn 19 et 30). Mais l’enjeu de l’interdit est toujours la transgression des frontières entre les genres, au point qu’une relation sexuelle entre deux hommes sera punie de mort. Tant « pour le milieu sacerdotal la sexualité ne devient légitime que dans le cadre de la procréation ». Que nous soyons « fils de Dieu » impliquerait-il alors que YHWH ait une épouse ? Une inscription isolée n’est pas une preuve suffisante de cette croyance, pas plus que le « Jésus-Marie » entendu autrefois dans les paroisses profondes.
Quant au châtiment des sodomites (Gn 19) il s’agirait moins, sinon pas du tout, d’homosexualité mais de cette vertu de base en Orient, celle de l’hospitalité sous toutes ses formes. On peut « faire connaissance » sans faire l’amour et accueillir sans se prostituer… Reste dans le dossier biblique l’histoire en or de David et Jonathan : la composante érotique de leur amitié n’est pas explicite, et la dimension dominante de cette liaison particulière est aussi, sinon essentiellement, politique. Après avoir conclu sur « l’ambigüité du récit, nos auteurs vont risquer une comparaison avec l’épopée de Gilgamesh (IIIe millénaire) et de son amitié avec Enkida. Une litanie funèbre, qui rappelle la complainte de David sur la mort de Jonathan, est aussi « imprégnée d’un langage sexuel et érotique ».
Enfin, pour tout dire, « ces histoires ne traitent pas en premier lieu de sexe mais d’un amour qui comporte assez clairement des aspects érotiques ». Prudence et pudeur dans l’interprétation et la démonstration. Et ce long parcours va se terminer par un regard jeté sur le Nouveau Testament. On sera plus bref encore sur le « silence des évangiles », la relativisation de la sexualité dans la tradition paulinienne tant le désordre du monde est innombrable.
En conclusion, « il faut poser les bonnes questions » : dans le Lévitique, l’adultère aussi est puni de mort. Bonjour les survivants ! Au total, les prescriptions sacerdotales puis apostoliques devraient laisser la place à la liberté évangélique de supporter tout et pardonner le reste : « Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés ». Et nous voilà condamnés à en discuter encore…
Compte-rendu de Michel Leplay, paru dans la revue LibreSens n°225 de mai-juin 2016