Rémy Hebding : DE SOCRATE À JÉSUS

De Socrate à Jésus
Vers une autre sagesse
Rémy Hebding
Empreinte temps présent, 2015. 261 p., 18 €

Le titre résume l'ambition de ce livre : confronter Jésus, c'est à dire le christianisme, à Socrate, symbole de la philosophie gréco-romaine antique.
Dans les derniers siècles avant Jésus, les premiers après, la pensée des Anciens est dominée par le stoïcisme. Celui-ci dit que tout en ce monde est déterminé par le Destin face auquel on ne peut rien, en conséquence de quoi le mieux est de s'y soumettre et de se retirer en soi-même, sans se mêler des affaires des autres, quitte à se forcer pour s'en détacher. Survient le christianisme. Dans les années 400, Augustin, imbu de platonisme, saute le pas et devient chrétien ; Boèce, un siècle après, hésite et renonce.
Dès le IIe siècle de notre ère, les premier Pères de l’Église, les « Apologistes », évitent de contrer leurs adversaires païens dans l'espoir de les rallier, en soutenant que leurs idées sont un premier pas dans la voie juste et que la Révélation est seulement le dernier qu'il leur faut franchir pour parvenir à la Vérité, que la raison qu'ils honorent n'est nullement contraire à la foi. « Le christianisme, soutiennent-ils, est la vraie philosophie. » Au Moyen Âge, l’Église s'oriente massivement dans cette voie, devenu reine avec l'enseignement scolastique et la pensée de Thomas d'Aquin, lequel voyait dans les idées d'Aristote la « science » accordée à la foi.
Orientation catastrophique, nous dit Rémy Hebding, car la foi chrétienne n'est pas une compréhension du monde mais, comme l'avait soutenu Paul, une « folie » face aux doctrines des « sages ». Devant les difficultés de la vie, les stoïciens prônent le retrait, l'évitement ; Jésus, lui, affronte ces difficultés par solidarité avec ses contemporains. Tertullien, au IIe siècle, l'avait vu. Luther l'a soutenu avec éclat et, plus près de nous, Kierkegaard, déclarant que le chemin de la foi est un chemin d'aventure où celui qui s'y risque doit abandonner toute sécurité. L’Église, de nos jours, perd ses fidèles : elle a tout fait pour ça !
La situation actuelle est paradoxale. Le christianisme se présentait, en ses débuts, comme la voie du salut par excellence, supérieure aux sagesses. Mais à vouloir imiter ces dernières, il s'est abâtardi, il a laissé tomber son message libérateur. Alors les gens, désemparés par des vies fragmentées, par l'épuisement des idéologies, en demande de vraie spiritualité, retrouvent les sages d'antan – Sénèque, Marc Aurèle, Epictète – qui font aujourd'hui des succès de librairie ! L'absence de Dieu, désormais acquise, ne les empêche pas de rechercher la sagesse pour essayer de vivre humainement, à quoi tentent de les aider des philosophes agnostiques comme André Comte Sponville ou Luc Ferry, comme également des maîtres bouddhistes.
Et Socrate là dedans ? Certes, il n'a pas été chrétien, mais il a montré une voie que reprendront les chrétiens véritables : non pas asséner des « vérités » à croire, mais inviter les hommes à entrer en eux-mêmes et à chercher.
Voilà un livre qui fait honneur à la culture de son auteur. Il peut aider ceux qu'un christianisme vermoulu révulse et sont tout prêts à en accueillir un autre.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°224 de mars-avril 2016