Mona Ozouf : DE RÉVOLUTION EN RÉPUBLIQUE

De Révolution en République. Les chemins de la France
Mona Ozouf
Gallimard, 2015, 1366 p., 33 €

« De la réunion de textes à laquelle un Quarto convie son auteu
r, que peut-on attendre ? » Plusieurs réponses possibles et non contradictoires : fournir un accès commode à des textes épars dans le temps et dans les sujets ; retracer un parcours de travaux et de recherches sur près de cinquante ans ; plus intéressant encore, faire surgir une vision de l’œuvre que l’accumulation de publications isolées n’a pas fait apparaître.
Ce volume, après avoir présenté des éléments de biographie personnelle, rassemble une somme des écrits qui jalonnent la carrière de Mona Ozouf, dans un ordre non chronologique, mais thématique et sous trois grandes rubriques : La Révolution, La République, La France, les France. L’auteur a trié, éliminé, ajouté des inédits ; elle a fait coexister des textes écrits pour la communauté universitaire et académique avec des articles pour le grand public ; elle fait paraître à la fois ses travaux d’historienne et des réflexions plus politiques ou civiques.
Son point de départ a porté sur les fêtes révolutionnaires, nationales ou locales, et de là elle s’est plongée dans la Révolution. L’utopie révolutionnaire - faire table rase du passé et de l’ancien monde, inventer de nouvelles formes du politique du social -, cet immense programme qui a été celui des révolutionnaires a ensuite été relayé par les Républiques, par l’école, par les institutions successives de la France.
Mais ce programme a été menacé dès les origines par des péripéties discordantes de la Révolution elle-même, et par la résistance des populations. La résistance s’est étendue aux acteurs mêmes des bouleversements. L’antagonisme entre les tenants d’une révolution radicale et la préservation des choses de l’Ancien Régime (la « civilisation » de l’ancien régime) recouvre une solidarité entre les deux. Les études de M. Ozouf racontent que la République a dû finalement composer avec les particularités religieuses, sociales, régionales, apporter des correctifs à l’esprit d’uniformité, d’égalité, et retrouver des médiations entre individus et État. Le régime républicain est le résultat de compromis successifs et d’accommodements avec le corps social.
D’autre part, il est remarquable que les révolutionnaires eux-mêmes aient eu le souci d’écrire, de fixer (de figer ?) l’histoire même des événements auxquels ils participaient comme acteurs, penseurs, décideurs... d’en faire le tri et d’en tirer « des leçons ». Tout un travail a été opéré autour du passé, du présent, de l’oubli, du sens à donner à la révolution et à son déroulement.
La dernière partie de ce gros volume est consacrée à la France, aux France, aux Français, et à l’identité nationale. L’auteur réfléchit aux fondements qui sont constitutifs de la nation française, ce qui les différencie de ceux des autres pays européens, et avance des explications à la « crise de l’identité nationale », explications qui ne sont pas celles auxquelles on fait référence habituellement.
Il est impossible de rendre justice aux travaux de Mona Ozouf et de rendre compte de la richesse fouillée de tous ces articles et ouvrages en quelques lignes. Il me semble que l’intérêt majeur de cette somme est non pas de retracer les épisodes de la Révolution et des révolutionnaires mais de « penser la révolution » à travers des figures (Marat, Marie-Antoinette...), des idées (Égalité, Liberté...) et des thèmes (la fête révolutionnaire, les dilemmes de l’idée républicaine, l’école...)
Compte-rendu de Dominique Viaux paru dans la revue LibreSens n°222 de novembre-décembre 2015