Antoine Casanova : FIGURES DE DIEU, ENTRE MASCULIN ET FÉMININ : LA LONGUE MARCHE

Figures de Dieu, entre masculin et féminin : la longue marche 
Antoine Casanova
L’Harmattan, 2015, 116 p., 14,50 €

Cet ouvrage préfacé par l’archevêque émérite Mgr Rouet m’a paru réellement révolutionnaire. Il a été écrit par un anthropologue historien catholique. Il annonce le changement d’orientation de la longue marche de l’humanisation en place depuis le néolithique. L’humanisation est la manière dont l’homme se comprend et tente de correspondre à l’idée qu’il se fait de lui-même. Du néolithique au dernier tiers du XXe siècle, cette représentation s’est imposée depuis des millénaires. Elle était parfaitement intériorisée. Il y a une interrelation très étroite entre l’image que l’on se fait de Dieu et les relations hommes-femmes. « Dis-moi quel Dieu tu vénères, homme, et je te dirai comment tu considères ta femme ». Ces antiques évidences ont été adoptées par tous, croyants ou non. Il y a donc eu prééminence du masculin tout naturellement associé à l’image d’un Dieu tout puissant, dominateur et Seigneur. Jésus a transformé cette image de Dieu. Il a redonné la vie, voulu ses enfants libres et égaux. Il fonda pour un bref moment des relations réciproques de fraternité. L’Église va restaurer l’identification du père patriarcal au Dieu père-seigneur, terrible et punisseur de toute désobéissance à l’ordre, et légitimer les rapports de subordination sociale et idéologico-symbolique des femmes aux hommes, que ce soit dans la société, la famille, la vie sexuelle. La hiérarchisation va perdurer jusqu’au dernier tiers du XXe siècle. Les modalités de transmission du nom de famille vont matérialiser cette domination masculine. La femme perdra son nom par le mariage ce qui manifestera sa soumission.
Au XVIIIe vont s’enraciner, grâce aux Lumières, des transformations anthropologiques telles qu’elles marquent une étape, un changement d’orientation de l’hominisation. La Révolution va poser la question politique du père de façon déterminante : le roi comme père, comme représentant de Dieu sur la terre ou celle de la nation composée d’être libres et égaux.
 Au cours des XIXe et XXe siècles, le capitalisme industriel et financier va surexploiter homme femme et enfants, susciter une misère effroyable.
Au cours des trois dernières décennies du XXe, une révolution culturelle annonce l’effondrement de la représentation antique de Dieu, avec tout naturellement la remise en cause de l’autorité morale de l’Église catholique, de la notion hiérarchique du père, et naturellement la révolution de conception de la famille. Une nouvelle étape de l’hominisation est désormais en marche.
Depuis un demi-siècle, l’adhésion aux notions idéologiques de « péché originel » et de péché personnel décline avec la crise de la confession. La notion de responsabilité tend à remplacer celle de culpabilité. Il y a une indéniable perte du sens du péché. L’incompréhension du « péché originel » est de plus en plus forte. Ce mythe devient inaudible, puéril, répulsif alors que jusqu’en 1970 il était la clef de compréhension de l’existence humaine. La figure du Dieu-patriarche justicier, souverain absolu et terrible est mise en cause. La vision de Dieu valorise actuellement celle du Fils souffrant pour libérer l’humanité. Cela marque un déplacement dans la théologie catholique, y compris celle de Vatican II.
La libération des femmes devient une « urgence » pour l’Église. Depuis quatre décennies, la figure de Dieu Seigneur, patriarche masculin, garant des rapports hiérarchiques entre les humains et les sexes, est de plus en plus contestée. Le document préparatoire du Synode de 1987 mentionne le mouvement de libération et de promotion de la femme. L’exigence féminine des droits et des pouvoirs dans le catholicisme est un défi. Les positions prises par François s’opposent depuis 2014 aux freins et aux réticences au changement, à l’ordre établi.
 Le style de l’auteur comporte, de façon quasi systématique, de nombreuses incidentes ce qui en freine au début la lecture. Mais il faut insister, car ce livre fait découvrir les nouvelles perspectives du dialogue égalitaire au sein du mariage avec les raisons positives du bouleversement vécu actuellement par le christianisme.
Compte-rendu d’Hugues Lehnebach paru dans la revue LibreSens n°222 de novembre-décembre 2015