Aharon Appelfeld : LES PARTISANS

Les partisans
Aharon Appelfeld
L’Olivier, 2015, 319 p., 22 €

Écrivain israélien, A. Appelfeld est l’auteur de nombreux ouvrages, dont l’un, Histoire d’une vie, reçoit en 2004 le prix Médicis étranger et le fait connaître dans le monde entier. Il est aussi considéré comme le meilleur poète hébraïque de sa génération.
Le titre de cet ouvrage ne laisse rien deviner, de prime abord, du sujet du livre. C’est un terme courant, utilisé bien des fois, un mot presque banal. Il s’agit en réalité d’un épisode peu connu, qui se déroule à l’époque de la bataille de Stalingrad, épisode véritablement héroïque. Dans une forêt d’Ukraine, une poignée de « partisans » juifs se cachent, résistent aux régiments allemands, en déroute, mais qui traquent toujours les juifs. Ces partisans veulent sauver leurs frères déportés, en faisant dérailler les trains qui les conduisent à la mort. C’est le récit de ce combat, si inégal entre une armée et une poignée de volontaires, qui forme la trame de cet ouvrage. Le récit est fait par le narrateur, tout jeune homme à peine sorti de son lycée.
Cette petite communauté d’hommes et de femmes affronte l’hiver glacial de la forêt d’Ukraine ; il faut se cacher, trouver des armes et des vivres. L’un d’entre eux, Kamil, devient leur chef. Personnalité charismatique, il dirige les combats, encourage ses compagnons, et tous reconnaissent en lui leur guide. Il trouve, pour eux, un lieu caché, qui semble imprenable, et qu’il appelle « la cime ».
Le récit de ces longues journées, où il ne se passe pas grand-chose, si ce n’est qu’il faut se protéger du froid et de la faim, pourrait être monotone. Mais l’auteur donne à chacun des protagonistes une personnalité bien précise, une grande valeur humaine.
Tous souffrent d’avoir « abandonné » leur famille, sur « le quai de la gare », où les attendaient les trains de la déportation. C’est ainsi qu’ils expriment le remords qui les hante. Ce qui hante aussi le narrateur, ce sont des rêves récurrents, qui lui présentent ses parents, et qui le laissent terrifié à son réveil. Il en arrive à se demander – et le lecteur avec lui – où est le rêve, où est la réalité.
Tous ces partisans ont le plus vif désir de sauver leurs frères. Mais, entre eux, il y a une ligne de fracture. Il y a ceux qui, profondément nourris de culture juive, sont croyants et pratiquants, connaissent les prières et les psaumes. Il y a ceux qui, juifs « assimilés », ne sont pas pratiquants, mais connaissent et respectent les rites et le culte. Il y a ceux, enfin, peut-être les plus nombreux, qui, communistes, rejettent la religion et ses pratiques qu’ils traitent de superstition. C’est une souffrance, pour les uns et les autres, de vivre cette fracture. Mais tous sont tendus vers le seul but : sauver leurs frères. Et leur refuge, le sommet de cette colline qu’ils appellent « la cime », devient le lien mythique de leur combat.
Ainsi, on suit jour après jour la vie de ces partisans, vie faite de quelques joies parfois, mais surtout de grandes souffrances.
La langue du narrateur, pour exprimer cette monotonie, est simple, unie. Mais lorsque Kamil prend la parole, la langue devient belle, poétique, prophétique même. Et même les plus réticents sont impressionnés.
Ce qui est particulièrement émouvant, dans ce livre de combat et de mort, c’est le sentiment de fraternité qui unit ces femmes et ces hommes, même si leurs opinions divergent. C’est aussi la tendresse que ces hommes rudes témoignent aux jeunes enfants qu’ils ont sauvés de la mort, et qu’ils s’acharnent à faire vivre au milieu des combats.
Y aurait-il un lien entre le jeune narrateur et l’auteur ? A. Appelfeld avait douze ans à l’époque de la bataille de Stalingrad. Mais, originaire d’une province de Roumanie, il a vécu dès l’âge de huit ans les débuts de 0la persécution des juifs. Sa mère a été assassinée quand il avait huit ans ; il a été enfermé dans un ghetto avec son père, qu’il a perdu en s’enfuyant. Il a vécu plusieurs années, caché dans les forêts, travaillant, mendiant, volant... Après bien des péripéties, il est arrivé à quatorze ans en Palestine, où il a dû tout apprendre, à commencer par la langue. C’est en Israël qu’il vit et travaille aujourd’hui.
A. Appelfeld a été, dans sa fuite, à la fois un de ces petits enfants perdus et recueillis par des partisans ; il a connu des Kamil, qui l’ont hébergé et protégé. C’est pourquoi son livre, nourri de son passé, donne cette impression de vécu qui en fait un si émouvant témoignage.
Compte-rendu de Paule Baltzinger paru dans la revue LibreSens n°222 de novembre-décembre 2015