Sylvie Laurent : MARTIN LUTHER KING

Martin Luther King. Une biographie intellectuelle et politique
Sylvie Laurent
Seuil, 2015, 380 p., 21 €

Le livre se présente comme une biographie de Martin Luther King, la grande figure de la lutte des Noirs aux États-Unis ; mais tout autant, il dresse le tableau complexe et bien souvent tragique des mouvements noirs des années 1954 à 1968 - date de la mort du militant. La vie de King est intimement liée aux événements de son époque, ceux qu’il a subis et ceux qu’il a suscités ou accompagnés, de sorte qu’on ne peut dissocier l’homme de son contexte social et politique.
Or, le portrait, édifiant, que l’on retient de King, en tant que symbole du combat des Noirs pour les droits civiques dans une Amérique fraternelle et unie, est une image édulcorée et amputée de tout un pan de la personnalité de l’homme et de la multiplicité de ses combats. L’Amérique veut ne voir en lui que l’homme de 1964, celui grâce à qui les Noirs ont recouvré leur pleine citoyenneté confisquée depuis l’abolition de l’esclavage 200 ans auparavant, celui donc qui, à ce titre a œuvré pour l’unité du pays. C’est oublier que les lois votées en 1964 ne sont qu’une première étape de sa lutte contre la discrimination et l’inégalité toujours à l’œuvre, c’est taire la force révolutionnaire de King qui électrise les foules tout en tentant de la maintenir dans une lecture chrétienne de l’événement, c’est négliger le pasteur dont la culture philosophique va de Hegel à Gandhi, de Marx à Thoreau en passant par les écrits d’intellectuels noirs.
De ces divers courants de pensée, le pasteur King fait la synthèse ; il refuse le capitalisme débridé mais aussi le communisme radical et violent d’un Malcolm X que le chrétien ne peut accepter, il dénonce la logique de classes dont Blancs et Noirs font les frais, prône la désobéissance civile en tant qu’arme puissante contre des règlements injustes et infâmants et qui, de plus, sont contraires à la Constitution ; à l’instar de Gandhi, il se fait apôtre de la non-violence et tente de l’imposer dans toutes les formes de revendications que lui-même lance ou encourage. Mais derrière l’intellectuel, derrière l’adepte d’un christianisme social construit sur la justice et l’égalité, il y a le chrétien révolté qui ne saurait se soustraire à l’action politique. De celle-ci King fait une priorité pour obtenir de l’Amérique à laquelle il est viscéralement attaché, les droits civiques dont ne disposaient toujours pas les Noirs. Après des années de manifestations pacifiques, d’arrestations et de séjours en prison, d’interventions variées auprès de la Maison Blanche, les droits seront votés en 1964.
Ces lois auront des retombées très positives pour la communauté noire. Le combat cependant, n’est pas fini pour M. L. King qui va s’attaquer à l’inégalité sociale, d’autant plus flagrante qu’elle sévit dans un pays riche - et très hypocrite. Il met en garde l’Amérique contre l’inégalité qui la ronge et revendique des droits sociaux tels l’accès au travail, à un logement et un salaire décents. Or cette fois, ce n’est pas seulement pour les Noirs qu’il se bat mais pour l’être humain blanc ou noir, celui qu’opprime ou ignore une Amérique superbe et prospère : l’ouvrier de Chicago, le pauvre blanc, le Latino, l’Indien des Appalaches ; King leur adjoint le colonisé d’Afrique et le Vietnamien broyé par une guerre tant inadmissible qu’incompréhensible.
Lorsqu’il est assassiné, l’émotion est grande, mais, mis à part l’aboutissement de la revendication d’éboueurs qu’il était venu encourager peut-être imprudemment le jour de sa mort, rien n’avancera. Ses discours en faveur d’une redistribution des richesses par l’État, sa croisade en faveur des ‘colonisés de l’intérieur’ ne pouvaient évidemment entraîner l’adhésion de tous… D’autant plus que des mouvements noirs qui contestaient les méthodes de King se livraient alors à des violences qui faisaient peur.
Sylvie Laurent, historienne et américaniste, brosse admirablement le paysage américain d’alors, exposant dans le détail l’historique des années de combat de M.L. King, emplies de multiples rebondissements, de marches et sit-in dans les rues, arrestations et séjours en prison, de menaces de mort sur fond de prêches-discours du pasteur révolutionnaire. L’auteure fait entendre la discrimination, la brutalité de la police, mais aussi les résultats arrachés aux autorités, les conséquences de l’insurrection non-violente prônée par King envers et contre tout.
Le combat de M.L. King est resté inachevé et la mémoire nationale fait tout pour l’ « aseptiser ». Pourtant, le « poison des inégalités sociales » continue ses ravages ; quarante cinq ans après la mort du Prix Nobel de la Paix, les récents évènements de Ferguson ou Baltimore ne le rappelleraient-ils pas ?
Compte-rendu Jacqueline Amphoux paru dans la revue LibreSens n°222 de novembre-décembre 2015