Valentine Zuber : LE CULTE DES DROITS DE L’HOMME

LE CULTE DES DROITS DE L’HOMME
Valentine Zuber
Gallimard, 2014, 406 p., 26 €

Dès sa promulgation, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est devenue les Tables de la loi et le nouvel Évangile de la République. Ce que souligne le passionnant ouvrage de V. Zuber, c’est que cette Déclaration a un statut tout à fait imprécis. C’est une déclaration de l’Assemblée nationale faite « en présence et sous les auspices de l’Être suprême » et acceptée par le Roi. Elle n’a pas été intégrée dans les Constitutions de la République avant celle de 1946, qui la mentionne dans son Préambule. Jusque-là, elle n’avait aucunement un statut législatif ou judiciaire. Il faut plutôt la voir comme le Credo de la religion républicaine, si on appelle religion un « ensemble de croyances obligatoires et de pratiques relatives aux objets donnés par ces croyances ». Elle a valeur de dogme ; on l’affiche, on la vénère, on la promène en procession dans les rues de Paris, on l’intègre dans les catéchismes républicains. De fait, la religion républicaine des Droits de l’homme est un bel exemple de polis-religion, c’est-à-dire de religion institutionnelle, sociétale et culturelle. Le fait de sacraliser son Credo permet de justifier que l’on refuse de lui donner une autorité juridique et même une efficacité pratique. Ce point a été particulièrement patent sous la Terreur, pendant laquelle Robespierre brandissait les Droits de l’homme d’une main et la guillotine de l’autre.
Sous une forme moins dramatique, la même contradiction a eu de nouveau cours sous la Troisième République, lors du débat entre les Républicains et les Monarchistes à propos des restrictions apportées aux libertés religieuses et aux droits des congrégations religieuses et des clercs. Alors que le droit aux libertés individuelles avait été confirmé en 1852 par la Constitution du Second Empire, en 1875, la « gauche » qui se réclamait pourtant haut et fort de la République et des principes de 1789, a refusé d’inscrire la Déclaration des Droits de l’homme dans la nouvelle Constitution, alors que la droite monarchiste, attaquant la gauche sur le plan de ses propres valeurs, la réclamait pour justifier un contrôle constitutionnel sur les lois restreignant les libertés individuelles dans le champ du culte.
On voit ainsi combien la revendication des droits de l’homme, et en particulier celle de la liberté d’expression, relève de ce que Dominique Terré (Revue des deux mondes, Paris novembre-décembre 1989) appelle un « processus autoreverse » et une « structure contradictoire ». Les débats autour des limites éventuelles à apporter au slogan « Je suis Charlie » l’ont bien montré. On revendique les grands principes lorsque cela nous arrange et souvent pour dénier aux autres le droit de s’en réclamer.
Au long de son ouvrage, V. Zuber évoque aussi d’autres questions qui se sont posées depuis deux siècles. Quel est le fondement des « Droits de l’homme » ? Est-ce ce qu’il est convenu d’appeler le « droit naturel », à savoir un catalogue d’évidences découlant de la nature de l’homme supposé enclin « naturellement » au bien ? Est-ce plutôt une réquisition et une exigence émanant d’une forme de transcendance qui irait à l’encontre de la nature humaine, cette fois-ci portée au mal ? Les Droits de l’homme doivent-ils être considérés comme des valeurs ? Doivent-il plutôt avoir le statut de lois démocratiquement votées par le peuple et modifiables au gré de ses changements d’opinion ? Doivent-ils au contraire être vus comme des vérités immuables et universelles ? De fait, on peut se demander si les Droits de l’homme sont propres à la pensée européenne issue des Lumières ou s’ils doivent être prêchés, voire imposés, à l’ensemble de la planète.
Merci à Valentine Zuber pour cet ouvrage qui nous fait traverser les débats idéologiques et politiques de deux siècles d’histoire de France et qui nous permet de réfléchir au statut du bien, du droit, du dogmatisme et de la religion.
Compte-rendu d’Alain Houziaux, paru dans la revue LibreSens n°220 de juillet-août 2015