Jean Baubérot : LES 7 LAÏCITÉS FRANÇAISES

Les 7 laïcités françaises
Jean Baubérot
La Maison des sciences de l'homme, 2015, 173 p., 12 €

Jean Baubérot veut montrer que le concept de la laïcité en France a varié dans le temps et selon les milieux. Au moment de la loi de Séparation de 1905, quatre concepts pouvaient être identifiés. Le député socialiste Maurice Allard souhaitait une loi nettement antireligieuse. Le philosophe Michel Onfray l'aurait soutenue. Une autre conception est dite gallicane : il ne s'agit pas de séparer l’Église de l’État, il s'agit de l'y soumettre ; ainsi serait-elle contrôlée. C'était le désir d'Émile Combes. Ce sont les gallicans qui réclamèrent l'interdiction du foulard islamique, symbole à leurs yeux de la soumission féminine, eux aussi qui invoquent le « principe républicain » dans la suite des révolutionnaires de 1793. La troisième et la quatrième laïcité sont celles des partisans de la séparation entre l'État et les religions. Certains, plus radicaux, voulaient des croyants libres de leurs pratiques. D'autres, plus modérés, voulaient le maintien des Églises existantes. Avec Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, ces derniers l'emportèrent. Ils firent en sorte que la loi ne suscite pas d'emblée l'hostilité de l’Église. Aujourd'hui ce clivage se retrouve d'une part dans la Libre Pensée, partisane d'une abstention totale de l’État dans les affaires religieuses, d'autre part dans la Ligue de l'Enseignement, admettant certains compromis, par exemple favorable à l'introduction du « fait religieux » dans l'enseignement public.
Trois autres conceptions de la laïcité sont apparues plus tard. C'est après la Guerre de 40 que Paul Ricœur préconise une laïcité ouverte, avec une école autonome où auraient pu se retrouver public et privé. Cette suggestion n'a pas eu de suite, mais la formule a été reprise par les partisans d'une laïcité favorable aux Églises. Récemment, ces derniers sont allés plus loin, prônant une laïcité identitaire, c'est-à-dire accordée à la culture française vue comme fondamentalement judéo-chrétienne. Ce fut la position du président Sarkozy, celle-ci cléricale, c'est-à-dire déformant complètement le concept de laïcité. Tout récemment, le Front National de Marine Le Pen a vu dans cette laïcité-là le moyen de faire passer l'islamophobie que son parti professe. Ainsi la laïcité, valeur de gauche à ses débuts, est-elle passée à droite. Elle n'est plus protectrice de libertés, mais source de multiples interdits. Reste la laïcité concordataire qui est le régime particulier de l'Alsace-Lorraine, maintenu par tous les régimes parce que les populations concernées y sont attachées.
A la fin de son livre, J. Baubérot se demande pourquoi la laïcité est passée de la gauche à la droite. A l'en croire, c'est parce que, dans ses débuts, en 1905, elle se rattachait à la conquête des libertés assurée par la République de Jules Ferry, elle-même porteuse d'une philosophie optimiste qui avait trouvé ses racines dans les Lumières. Et puis plus tard, à partir des années 1930, la foi dans le Progrès déclinant, la laïcité est apparue comme un moyen de défendre des acquis. J. Baubérot termine en souhaitant le retour d'une laïcité qui serait à nouveau le moyen d'un « vivre ensemble » plus que jamais désirable.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°220 de juillet-août 2015