Elisabeth Sifton, Fritz Stern : DES HOMMES PEU ORDINAIRES, DIETRICH BONHŒFFER ET HANS VON DOHNANYI

Des hommes peu ordinaires, 
Dietrich Bonhœffer et Hans von Dohnanyi
Elisabeth Sifton, Fritz Stern
Gallimard, 2014, 177 p. 19 €.

Écrit par un couple américain ami de la famille Bonhœffer, ce livre qui raconte la vie de Dietrich Bonhœffer ne la sépare pas de celle de son beau-frère Hans von Dohnanyi, juriste, tous deux solidaires dans la lutte contre la peste nazie.
Issu d'une famille de la haute bourgeoisie, Dietrich Bonhœffer est pasteur de l'Église évangélique allemande dès la fin des années 20. Cultivé, il s'intéresse tout à la fois à la tradition libérale que représentent Harnack et Trœltsch et à celle de Barth, tentant de concilier les deux, goûtant la spiritualité des baptistes noirs américains, mais soucieux de morale concrète. Survient le nazisme et, très vite, il en voit le danger mortel. En 1939 il écrira : « Les chrétiens d'Allemagne vont être devant la terrible alternative de souhaiter la défaite de leur pays afin que la civilisation chrétienne survive ou de souhaiter sa victoire au prix de notre civilisation. » Il se heurte aux très nombreux paroissiens qui sympathisent avec Hitler et fait tout ce qu'il peut pour combattre l'aryanisation de l'Église. L'accord se révélant impossible, il fonde « l'Église confessante », évidemment persécutée par le pouvoir. Lui-même voit ses moyens d'action se restreindre : on lui interdit les conférences, puis le séjour à Berlin ; il n'est plus payé. Il séjourne en Angleterre, aux États-Unis, puis se dit qu'il est honteux d'abandonner sa patrie, revient... Très vite, il collabore avec Dohnanyi dans le but d'organiser un putsch grâce auquel on abattrait Hitler, seule façon à leurs yeux de sauver l'Allemagne et la civilisation. Ses liens avec les Anglais lui permettent d'approcher le gouvernement britannique afin que celui-ci favorise cette entreprise. Cela échoue. Mais il n'est pas seul. Dohnanyi profite de sa position élevée à l'Abwehr pour renseigner les conspirateurs sur les projets du gouvernement et chercher des appuis. Le même tient un registre des actes illégaux des nazis pour les confondre plus tard. Mais en mars 43, les deux hommes sont arrêtés sur allégation de trahison. Interrogés par la Gestapo ils se défendent bien jusqu'au jour où les documents accumulés par Dohnanyi sont découverts, quelques semaines après l'échec de l'attentat de juillet 44. Dès lors leur sort est scellé. Ils seront pendus en avril 45, quelques jours avant le suicide d’Hitler.
Bonhœffer avait mis à profit ses longs mois de prison pour se poser la question de la véritable valeur du christianisme. Le résultat de ses méditations se trouve dans les lettres qu'il écrivit alors à son ami Bethge. Quelle est, se demande-t-il, la signification du christianisme dans notre monde post-Lumières, devenu majeur, peuplé d'individus qui pensent pouvoir aborder les questions importantes de la vie sans avoir recours à l'hypothèse Dieu ? Le Christ signifie-t-il quoi que ce soit pour eux ?
Ce livre a l'avantage de bien nous montrer le contexte dans lequel a vécu, pensé, agi Bonhœffer, étonnant pasteur à la fois complice d'un attentat et théologien génial.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°220 de juillet-août 2015