Antoine Peillon : CORRUPTION. Nous sommes tous responsables

Corruption. Nous sommes tous responsables
Antoine Peillon

Seuil, 2014, 255 p., 18 €

L'auteur est journaliste à La Croix. Il a lui-même enquêté sur diverses affaires de corruption, notamment celles ayant impliqué Alain Carignon, ancien maire de Grenoble. C'est un tombereau d'horreurs qu'il nous présente : surfacturations, commissions frauduleuses, emplois fictifs, comptes non déclarés en Suisse, etc. Mis à part Edwy Plenel et Mediapart, la presse est fort discrète en cette matière, de sorte qu'à la lecture de ce livre nous découvrons que la situation est infiniment plus grave que ce que la plupart imaginait.
Le plus préoccupant est sans doute la collusion entre les malfrats et la puissance publique. Les milieux d'affaires connaissent parfaitement les moyens juridiques permettant de donner une apparence légale à des opérations illégales, tout en garantissant l'anonymat des profiteurs. En France, le Parquet demeure dépendant de l'exécutif et l'administration n'est pas soumise à la justice. C'est l'administration qui décide ou non de poursuites pénales pour les faits de fraude fiscale. Et puis il est facile, dans des affaires délicates, d'invoquer le « secret défense » pour les soustraire au regard des juges !
Mais la dénonciation des grandes affaires de corruption ne suffit pas et Peillon s'efforce d'aller aux racines du phénomène. Celui-ci concerne l'ensemble du corps social. C'est si facile pour le puissant de se gagner la bienveillance de son entourage par de menus cadeaux ! Regardez le « travail au noir » : les deux parties y gagnent. Les trafiquants de drogue achètent aisément le silence du gardien d'immeuble. Des journaux hésitent à refuser des publicités bridant leur liberté. Il n'est pas simple de tracer la frontière entre le don sans contrepartie et l'acte de corruption. Dès lors, on comprend l'indulgence de nos contemporains face aux passe-droits, aux petits arrangements, et l'on ne s'étonne pas que des corrupteurs caractérisés comme Patrick Balkany ou Gaston Flosse n'aient jamais eu de peine à se faire réélire.
Au fond de tout cela il y a cette maladie sociale qu'est le repli de chacun sur sa sphère privée. On assiste, nous dit l'auteur, à une sécession des élites vis-à-vis de la chose publique. Elles investissent leur argent dans ce qui sert leurs intérêts particuliers : quartiers résidentiels, écoles privées... A vrai dire, c'est peu ou prou tout le monde qui est là concerné. Tocqueville écrivait, parlant de l'Amérique : « Je vois une foule d'hommes semblables qui cherchent des petits plaisirs. Chacun est étranger à la destinée des autres. » 
Le livre se termine par un appel au civisme, à une reconstruction de la démocratie. Il rappelle ce mot que Roland de Pury avait mis en exergue de sa prédication célèbre du 14 juillet 1940 à Lyon : « Tu ne déroberas point ». Peillon cite beaucoup d'écrivains, trouvés tant dans la France des Lumières que parmi des philosophes de l'Antiquité et dans la Bible. Tous manifestent la même indignation.

Compte-rendu de Jean-Claude Widmann paru dans la revue LibreSens n°219 de mai-juin 2015