George Sand : JEAN ZISKA († 1424)

Jean Ziska († 1424)
George Sand
Lemme, 2013, 451 p., 19,90 €

La série d’articles que George Sand a consacrée à Jean Ziska, militant hussite et chef de guerre qui bouleversa la Bohème au début du XVe siècle, est le résultat des recherches qu’elle avait effectuées pour la rédaction de son grand roman philosophique Consuelo, et surtout sa suite, La Comtesse de Rudolstadt (1842-44). C’est les 25 avril, 10 et 25 mai 1843 que fut publié sous forme de feuilleton un récit historique intitulé « Jean Ziska, épisode de la guerre des Hussites ». Cette guerre, d’une violence et d’une cruauté extrêmes, ressemble par bien des points à la guerre des Camisards. Il s’agissait d’un soulèvement populaire contre la répression par le pouvoir à la fois monarchique et catholique, sous la direction de chefs charismatiques venus du peuple, et qui se termina, en fin de compte, dans la défaite.
 L’insurrection fut dirigée d’abord par Jean Hus, qui s’était rendu célèbre par les sermons qu’il prêchait à la chapelle de Bethléem, au cœur de la Bohême. Emprisonné et mis à mort lors du concile de Constance, Jean Hus fut célébré comme un martyr et connut une célébrité posthume grâce à son disciple Jean Ziska qui sut transformer les paysans révoltés en soldats victorieux. Bien qu’il soit devenu aveugle en 1421, puis assassiné en 1424, Jean Ziska marqua durablement toute la région. L’Église réunie en concile à Bâle finit par signer des accords appelés « Compactata » qui concédaient aux Tchèques l’essentiel de leurs revendications : la communion sous les deux espèces, la sécularisation des biens du clergé, une certaine liberté religieuse. Cependant la Bohême redevint plus tard majoritairement catholique, si bien que de nombreux Hussites s’expatrièrent aux États-Unis. Ils y fondèrent, en Pennsylvanie, une ville nommée comme il se doit Bethléem, et une église morave prospère qui compte encore aujourd’hui de nombreux fidèles.
George Sand s’est toujours intéressée au protestantisme ; ses origines paternelles remontent au célèbre maréchal de Saxe qui, bien que protestant, fit merveille sous Louis XIV, et même au roi hussite Georges de Podebrady, mort prématurément en 1471. Son héroïne Consuelo, devenue comtesse de Rudolstadt, retrouve en Bohême l’ombre de Jean Ziska et de son successeur Procope le grand. On sait que le mouvement romantique s’intéressait de près aux « hérétiques », ainsi qu’au monde slave. George Sand suivait assidûment, au Collège de France, les cours du célèbre poète polonais Adam Mickiewicz, exilé en France comme son ami Chopin. Elle s’enthousiasmait pour le « Hussitenlied » de Liszt et le « Chant des Hussites » de Chopin. Puis l’influence de Chopin fut relayée par celle de Pierre Leroux, initiateur du mouvement socialiste chrétien et « utopique » en Europe. Leroux associait l’esprit anticlérical et antimonarchique aux diverses formes d’hérésie issues du peuple. George Sand déclarait : « Nous sommes tous des hérétiques », et se plongea dans les récits du mouvement hussite dont elle tira l’essentiel des développements philosophiques de « la comtesse de Rudolstadt ».             
L’épopée de Jean Ziska, dont elle raconte les épisodes sanglants dans un style enlevé, plein de verve et de conviction, fut publiée dans les éditions à grand tirage de ses œuvres complètes. En 1853, lors de la publication du tome VII chez le grand éditeur Hetzel, Sand précisa dans une notice que le récit fut écrit entre la première et la seconde partie de Consuelo, c’est-à-dire entre Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt. Rappelons qu’au XXe siècle, suite à la mise à l’index des œuvres de George Sand à l’exception des romans champêtres, seuls ces derniers furent accessibles et réédités. Il fallut attendre les mouvements de libération des femmes des années 60 pour que l’œuvre complète de la romancière (plus de 80 volumes, sans compter le théâtre et la correspondance) devienne peu à peu accessible aux lectrices françaises et fasse l’objet d’études sérieuses, principalement aux États-Unis. Car George Sand s’adressait prioritairement aux lectrices, et elle les apostrophe directement dans Jean Ziska. Jamais rééditée depuis 1864, cette œuvre atypique, qui conjugue habilement fiction et faits historiques, richement annotée et présentée efficacement dans le contexte de l’époque, « peut être considérée comme le premier chaînon des révolutions de notre temps ».
Compte-rendu de Nadine Dormoy, paru dans la revue LibreSens n°219 de mai-juin 2015