Françoise Smyth-Florentin : Pierre Maury, prédicateur d’évangile

Pierre Maury, prédicateur d’évangile
Françoise Smyth-Florentin
Labor et Fides, 2009, 210 p.

Un livre à lire tout de suite, dans ce moment où l’on ne parle que de crise, de catastrophes écologiques et sanitaires, de regain de violence répressive, policière et d’intrusion de surveillances de plus en plus étendues dans le domaine de la vie privée. L’histoire ne se répète peut-être pas à l’identique, mais les menaces qui pèsent sur une humanité dépourvue de priorités éthiques continuent à susciter une grandissante paralysie d’une imagination qui devrait surmonter toute crainte. Or, c’est bien cette peur qui est écartée de ces années de la vie de Pierre Maury vouées à l’Évangile. Françoise Smyth-Florentin fait revivre avec nous ces années de toutes les angoisses, de tous les désespoirs, et comme dominant cet extraordinaire affaissement de la conscience européenne, des voix se font entendre, voix minoritaires dans le climat des années de détresses, mais cependant décisives pour l’église qui ne souhaite pas seulement survivre, mais chercher et trouver un langage et des attitudes à la hauteur des défis qui lui sont opposés. On ne peut oublier l’arrestation par la Gestapo du Pasteur Martin Niemöller, à l’issue d’une prédication dans son église, ni celle de Yann Roullet exécuté au camp du Struthof, ni les risques sans nombre encourus par tant de familles tentant de remédier aux effets de la propagande qui entendait être la seule voix autorisée.
Dans cette période, la plus troublée du XXe siècle, les prédications de Pierre Maury prennent ici, dans l’attentive lecture qu’en fait Françoise Smyth-Florentin, toute la force associée à ce qui devait arriver et surtout à ce qui se produisait dans le moment même sans qu’on puisse encore mesurer la totale barbarie à l’œuvre dans toute l’Europe. Ce fut une voix qui parvint à dominer le vacarme et les blessures infligées à une église qui ne pouvait attendre passivement que tout cela finisse. La rencontre avec Karl Barth fut un événement décisif. Elle engageait non seulement l’existence de l’église au cœur de la tragédie mais aussi la mise en route d’un véritable mouvement de renouveau théologique permettant de sortir du désarroi de tous ceux (pasteurs ou laïcs) qui avaient à mettre en évidence l’Évangile en temps de détresse. L’église, il est vrai, ne se sentait pas à la hauteur. Sa théologie ne lui permettait pas d’exprimer une parole susceptible d’un éveil véritable. Alors, comme au temps de la Réforme, le culte loin de n’être qu’un innocent service religieux, devint une entreprise dangereuse, salutaire, qui consistait à ne pas perdre de vue l’actualité tragique, les risques encourus. Tout cela avec la présence, comme cela devait se voir plus tard à Prague dans un autre contexte, de délateurs chargés de signaler l’explicite refus des exactions du pouvoir totalitaire.
C’est cet état de choses qui devait inciter l’église à entreprendre un travail d’exégèse qui devait se poursuivre bien au-delà de la guerre et assurer, selon un titre de Suzanne de Dietrich, un renouveau biblique sans précédent et une prédication susceptible de remettre l’église debout. Car l’Église ne vit pas seulement pour elle-même : elle est pour le monde et si ses cultes s’ouvrent sur la louange, elle doit en conséquence prendre au sérieux l’exhortation finale à servir le monde en responsabilité et en justice.
Il ne faut pas se lasser de cultiver le souvenir des prédications de Pierre Maury, ses fortes exhortations enracinées dans les Écritures, et les avancées qu’elles représentent au temps d’une des pires épreuves que le monde ait connu. Et nous, dans cet aujourd’hui de déséquilibre, nous sommes reconnaissants de recevoir le témoignage de ces fortes paroles, décisions et exhortations - de cette espérance affirmée contre toute espérance. Elle procède de ce relais toujours à saisir chaque fois que les vivants perdent leur raison de vivre et le sens de l’amour qui leur est destiné.
Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°183, mai-juin 2009