Jacques Blandenier : Martin Luther et Jean Calvin. Contrastes et ressemblances

Martin Luther et Jean Calvin. Contrastes et ressemblances
Jacques Blandenier
Je Sème/Excelsis, 2008, 303 p., 15 €

Luther est né en 1483, et Calvin 26 ans plus tard. Luther avait 53 ans quand Calvin a publié son Institution chrétienne, premier grand livre écrit en français. Calvin n’avait que 8 ans quand Luther a affiché ses 95 Thèses à Wittenberg, 37 ans quand Luther est mort. Ces deux « réformateurs » qu’une génération sépare sont aussi séparés par la langue qu’ils écrivent ; à peine plus tôt ils auraient écrit en latin et ils auraient pu se lire et se connaître directement. Pour nous, aujourd’hui, seuls leurs noms nous sont familiers malgré la quantité de bons livres qui ont été écrits sur eux rien qu’au XXe siècle tout proche. Deux personnages ayant vécu passionnément leur époque avec ses troubles et ses lumières ; comment ces deux hommes si différents, l’un, fils de paysan devenu moine au caractère passionné, l’autre, fils de bourgeois, intellectuel sans passion sinon pour la vérité, initié à l’humanisme naissant dans les meilleures écoles de droit de Paris, sont-ils devenus si célèbres au point de marquer leur siècle et toute notre culture jusqu’aujourd’hui... Les deux portraits sont tracés en parallèle au long de dix chapitres portant sur dix aspects de leur vie et de leur oeuvre... Le lecteur suit ces deux parcours avec un intérêt soutenu et même avec émotion, comme on lirait un suspense. L’auteur de ce livre a trouvé le ton et l’art de les raconter et ils nous deviennent tous deux proches et combien sympathiques.
Les dix chapitres mêlent le vécu et les parcours spirituel et intellectuel des deux géants, chacun dans son contexte propre. J. Blandenier évoque pour chacun la jeunesse, la conversion, puis la rupture et la mise en question de l’Église telle qu’en ce temps. L’espoir de réformer l’Église de son temps à partir de l’évangile redécouvert demeure en Luther jusqu’à la fin de sa vie. Calvin, lui, à aucun moment ne s’en soucie. Il travaille dans la discrétion et trouve à Genève, puis à Strasbourg, puis encore à Genève, un terrain où mettre en place une organisation alternative des églises locales. Ses expériences seront formalisées de manière à pouvoir être reproduites en France ; c’était son premier objectif. Puis ce souci théorique fournira un modèle pour la Suisse et pour l’Europe et au-delà, partout où les réformés français iront se réfugier.
Le quatrième chapitre éclaire les personnalités des deux hommes, leurs qualités contrastées, mais mobilisées par la même ferveur et le même objectif. J. Blandenier développe ici le thème majeur de la Réforme : l’homme pécheur est justifié par la foi. Luther comme Calvin insistent sur la sanctification des chrétiens, sur la nouveauté d’une relation avec Dieu vécue dans la vérité et la liberté. Jésus est le modèle d’une relation filiale avec Dieu que tout chrétien peut vivre à son tour dans sa communion et par la foi. J. Blandenier nous livre des appréciations de contemporains qui montrent avec quelle sympathie et quelle surprise ces enseignements ont été reçus.
La découverte de la Bible et sa lecture assidue dominent la pensée des deux hommes et leur enseignement (chap.6). Luther a très vite traduit la Bible en allemand ; il a ainsi inauguré la langue allemande appliquée à un écrit sérieux ; il voulait que toute personne du peuple puisse lire et entendre la parole de la Bible. Il a explicité sa lecture du contenu biblique dans un Petit puis dans un Grand catéchisme et dans d’innombrables sermons publiés. Calvin a condensé sa réflexion biblique dans l’Institution chrétienne sans cesse amplifiée et rééditée jusqu’à sa mort ; il a aussi publié ses sermons.
Enfin, puisqu’il fallait réformer l’Église, il convenait de réfléchir, Bible en main, dès l’Ancien Testament, à ce que signifie l’Église aujourd’hui, son existence, sa mission, ses règles de vie. Luther insiste sur le mode de vie intime de l’Église ; au début, les chrétiens se rassemblent en églises de maison que Luther appelle « Gemeinde ». Il laisse le gouvernement global de l’Église aux autorités civiles. J. Blandenier cite des théologiens catholiques actuels qui regrettent que le dialogue sur l’église n’ait pas pu avoir lieu avec Luther au XVIe siècle. A Genève, Calvin prend le parti de créer une cité-Église, porteuse de la foi communautaire des fidèles mais aussi d’une vie publique qui soit exemplaire. Il s’astreint à prêcher à Genève tous les dimanches pour que l’Église y soit solidement fondée sur l’enseignement biblique.
Un chapitre est consacré à Luther et Calvin hommes de prière. J. Blandenier souligne que les deux théologiens ont enseigné la prière, mais surtout qu’ils l’ont intensément pratiquée. Luther prie avec émotion ; et cette émotion se communique ici au lecteur d’aujourd’hui. Calvin est plus sobre en parlant de sa prière personnelle ; mais son enseignement est loin d’être sec et théorique ; il vit sa prière dans la proximité avec Dieu, soucieux de garder le sens de la majesté de Dieu et de sa propre indignité. J. Blandenier regrette, quant à lui, que, passant de la Réforme au protestantisme, nos Églises aient oublié le goût de la spiritualité qui s’est mieux conservé dans les ordres religieux catholiques.
Sur la société civile, l’impact des deux réformateurs a été considérable. Luther, pris dans la tourmente de la Guerre des Paysans, s’est un peu affolé de ce qu’il avait lui-même provoqué. Calvin, devenu le théologien d’une cité-Église, a élaboré paisiblement une distinction entre Église et État en précisant la tâche de chacun. Pour Calvin, il n’appartient pas au citoyen chrétien de contester la légitimité du pouvoir - même du roi de France quand il persécute les protestants. C’est aux magistrats, « constitués pour la défense du peuple qu’il appartient de s’opposer à la cruauté des rois ». Calvin cite l’exemple des prophètes Osée et Daniel.
Un dernier chapitre aborde des thèmes variés. Sur le baptême, Luther aurait bien voulu ne baptiser que des adultes, mais il fut obligé de se soumettre aux parents, habitués à demander le baptême de leurs nouveau-nés. Pour la sainte cène, les deux réformateurs ont réussi à lui redonner sa signification spirituelle. Le serf-arbitre, dont parle Luther, correspond à peu près à ce que dit la prédestination chez Calvin. C’est le point où la rigueur logique de Calvin l’a peut-être égaré ; pour défendre sa doctrine de l’élection et du salut par la seule grâce de Dieu, il a cru devoir s’appuyer sur une systématisation de son contraire.
Aux innombrables caricatures qu’on a pu faire de Calvin, de sa froideur et de son austérité, J. Blandenier oppose le fait de l’évolution de Genève au temps de la présence calvinienne. De petite ville commerciale de 12000 habitants, Genève, en moins de trente ans, a plus que doublé en population. Elle est devenue centre européen de la Réforme, avec une université, 72 libraires, 62 imprimeurs au lieu d’un. Comme Luther, après 1517, avait attiré à Wittenberg des étudiants venus de toute l’Allemagne au point qu’on ne savait plus où les loger, Calvin a accueilli à Genève non seulement des étudiants, mais aussi des savants, des pédagogues, des penseurs et des poètes venant de toute l’Europe. Puis Genève restera ville internationale, répandant un air de liberté et de créativité sur toute l’Europe.
Compte-rendu de Francis Grob, paru dans la revue LibreSensn°183, mai-juin 2009