Gabrielle Cadier-Rey : Le Journal (imaginaire) de Zéline Reclus

Le Journal (imaginaire) de Zéline Reclus
Gabrielle Cadier-Rey
La Cause, 2009, 110 p., 12 €

 « L'exercice téméraire », selon les mots de l'auteur, consistant à relater la vie longue et laborieuse d'une femme de pasteur d'un dévouement absolu à son mari et à ses onze enfants, qui réussit le tour de force d'être en même temps institutrice et directrice d'école pendant plus de 40 ans, est en effet une gageure. Il se trouve que Gabrielle Cadier-Rey a su donner à ce journal imaginaire et néanmoins intime un ton de simplicité et d'élégance, souvent teinté d'émotion, d'inquiétude ou de déception, mais toujours vif, dynamique, lucide et chaleureux, au point que l'on oublie, au fil des pages, qu'il s'agit d'une oeuvre de fiction. Non seulement nous pénétrons dans l'intimité de la famille Reclus, mais nous apprenons des choses passionnantes sur les frères Reclus et surtout les deux aînés, Elie et Elisée, dont Zéline était particulièrement fière et qui devinrent chacun à sa façon des personnages importants de leur époque. On retiendra aussi l'atmosphère excessivement sévère imposée par le père, Jacques Reclus, en perpétuelle rébellion contre l'église évangélique nationale. Zéline Reclus a rempli avec une grande intelligence et un courage exemplaire son rôle difficile de mère de famille qui exigeait une habileté certaine, car les fils étaient en rébellion contre leur père et ne s'entendaient pas toujours entre eux. Le plus connu fut Elisée Reclus, célèbre géographe, auteur de la monumentale Géographie universelle, que ses opinions républicaines obligèrent à s'exiler et qui ne fut reconnu à sa juste valeur que bien après l'avènement de la IIIe République, sa participation à la Commune lui ayant valu une seconde disgrâce. Mais Zéline était fière de tous ses enfants, et surtout de ses cinq fils, dont l'aîné, Elie, fut un grand voyageur et un écrivain, auteur entre autres de Les Primitifs, étude d'ethnologie comparée, ce qui fait de lui un précurseur de Claude Lévi-Strauss. Le troisième fils, Onésime, fut aussi géographe, auteur avec son frère Elisée d'un ouvrage sur l'Afrique australe ; ensuite Armand, grand voyageur lui aussi, explorateur de l'Amérique centrale et initiateur du Canal de Panama; enfin Paul, médecin et chirurgien, auteur entre autres d'un traité de chirurgie, le seul des garçons à être resté au pays. Comment les enfants de parents aussi sédentaires, et surtout d'un père d'une austérité proverbiale, fondateur de l'église évangélique libre de Castetarbe en Béarn où il officia toute sa vie, sont-ils devenus de grands voyageurs, de grands savants, fort éloignés les uns et les autres de la foi inconditionnelle de leurs parents ? On peut en tous cas attribuer à Zéline le goût des voyages, elle qui rêvait toujours de pays lointains, et certainement aussi le goût de la lecture, de l'étude, de l'acquisition et de la transmission des savoirs. Par son intelligence, son sens pédagogique, son esprit de conciliation et d'écoute, elle a soutenu ses enfants dans leur désir d'émancipation. Elle-même avait fait des études, était institutrice, et malgré ses perpétuelles grossesses a défendu avec ténacité son école, jusqu'au jour où elle eut la certitude que la IIIe République ferait de l'éducation une priorité. Elle prit alors sa retraite avec sérénité.
Zéline, femme exceptionnelle, eut des enfants exceptionnels, filles et garçons confondus. Grâce à ce journal, si bien documenté et accompagné de textes d'archives ainsi que d'une très utile bibliographie, nous pouvons suivre au fur et à mesure le développement et le succès de chacun et de chacune. Notre curiosité est en éveil dès la première page, et si nous avions espéré en savoir plus sur Elisée Reclus, nous sommes comblés, mais nous découvrons surtout avec jubilation Zéline, une femme forte, une pionnière de l'éducation des femmes, une citoyenne à l'esprit curieux, une chrétienne à l'âme généreuse et déjà œcuménique.
Compte-rendu de Nadine Dormoy, paru dans la revue LibreSens n°187, janvier-février 2010