François Dubet : Les places et les chances. Repenser la justice sociale

Les places et les chances. Repenser la justice sociale
François Dubet
Seuil/La République des Idées, 2010, 120 p., 11,50 €

Dans l’introduction de ce court ouvrage, F. Dubet annonce qu’il s’y fera tour à tour avocat, procureur et jury. Ce triple rôle sera-t-il tenable pour un auteur dont nous connaissons l’âpreté de l’engagement et, par voie de conséquence, la difficulté à remplir avec équanimité chacun de ces rôles ?
C’est à repenser la justice sociale que l’auteur nous convie ici ; et plus particulièrement en repérant et évaluant bienfaits et méfaits relatifs de la situation d’égalité des places (les positions sociales), par rapport à celle de l’égalité des chances (compétition méritocratique).
Défendre la position d’égalité des chances peut apparaître comme plus juste, puisque celle-ci dénonce toute discrimination et permet à chacun de gravir par son seul mérite l’échelle sociale afin d’accéder aux meilleures places. Mais à travers cette lutte qui aboutit à désigner deux catégories - les vainqueurs et les vaincus - une société cruelle s’installe. Sans compter, et Pierre Bourdieu aussi l’a bien montré, que les handicaps issus du milieu socioculturel de naissance ainsi que les phénomènes de reproduction sociale nuancent considérablement la loyauté et l’équité de cette lutte méritocratique (quand bien même des tentatives limitées de réduction des inégalités seraient esquissées : Sciences-Po Paris, Grandes Écoles).
La recherche de l’égalité des places apparaît, quant à elle, socialement plus apaisante, mieux à même de ne pas fonder sur la compétition, mais sur un pacte social de complémentarité, l’accès à une place reconnue et réservée par la société à chacun de ses membres. C’est l’écart entre les conditions de vie, de travail et de revenu des ouvriers et des cadres qu’il s’agit de diminuer significativement. Réduire les inégalités entre les différentes positions sociales semble alors plus approprié pour assurer l’harmonie sociale.
À l’issue de ce court essai, dense et d’un abord austère, l’auteur peut écrire : « Même si l’on admet que l’égalité de chances est aussi désirable que l’égalité des places, [...] il faut définir des priorités qui engagent l’action politique et les représentations que nous nous faisons de la vie sociale ». C’est donc à la recherche de l’égalité des places qu’il donne la préséance et dont il conclura qu’elle apportera davantage que l’égalité des chances à une société en attente d’une politique sociale volontariste.
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°192, novembre-décembre 2010