André-Louis Sanguin : André Siegfried. Un visionnaire humaniste entre géographie et politique

André Siegfried
Un visionnaire humaniste entre géographie et politique
André-Louis Sanguin 
L’Harmattan, 2010, 263 p., 25,50 €

Ce livre est une somme : un personnage exceptionnel, vu par un disciple qui connaît tout ce qu’il a écrit, tout ce qui a été écrit sur lui, sa famille, ses voyages dans le monde et son originalité. Fondateur en France de la Science politique, particulièrement en lien avec le monde francophone qu’il a très tôt parcouru et pénétré ; voyageur passionné et habile, admiré pour ses qualités d’observateur, spécialiste de la France « républicaine » (la Troisième et la Quatrième) et des démocraties, il était aussi divers par ses origines : fils d’un Alsacien et d’une protestante du Midi, né au Havre après 1870, attaché à ses origines, ni parisien, ni homme politique. Son père, Jules, était député, importateur de coton, influent et puissant, mais aussi comme d’autres grands bourgeois protestants, ouvert aux idées sociales. Patriote, non-conformiste, André survécut à ses trois frères, dont l’un assura la succession industrielle de la tribu. Sa seule enfant, célibataire, née en 1908, laissa donc à ses neveux la succession intellectuelle, assez brillante encore - mais sa direction de « Sciences Po » a été si essentielle et ses disciples si nombreux qu’on ne connaît guère de personnalité aussi originale et efficace : visionnaire, en effet, moins théoricien qu’observateur lucide, au point de prévoir souvent le déclin et les insuffisances d’un monde qui changeait de plus en plus vite. Journaliste (au Figaro, fidèlement, avant et après 1942), académicien bien sûr, passionné par son métier de chercheur et d’enseignant libéral et laïque...       
On est impressionné par son excellent contact avec tous ceux qu’il a rencontrés, questionnés, à travers ses innombrables voyages : dès l’enfance en Angleterre, dont il parlait bien sûr la langue, plus tard en Allemagne, en Amérique du Nord et du Sud, au Canada - mais jamais en URSS. Au fond anti-dirigiste, consulté dès 1944 par de Gaulle qui « sauva » Sciences Po des désirs de démocratisation excessive pour l’époque. On ne s’étonnera pas que Michel Debré ait alors aidé à créer les I.E.P. décentralisés et l’ENA. En 1955 Mendès France, susceptible et si différent, eut avec lui une vive polémique épistolaire, due à un malentendu éclairé ensuite avec élégance. Il est vrai que le brillant charmeur qu’était Siegfried - premier géographe en France de la vie politique et qui aura de nombreux successeurs - ne fut ni un résistant « officiel », ni un gaulliste engagé. Un de ses derniers livres (Les voies d’Israël) a aussi son intérêt religieux et politique, car « l’âme des peuples » était aussi pour lui un sujet passionnant.
Compte-rendu de Colette Hirtz, paru dans la revue LibreSens n°192, novembre-décembre 2010