Laurent Olivès : PASTEUR ET CHEF DE MAQUIS


PASTEUR ET CHEF DE MAQUIS
Laurent Olivès
Ampelos, 2018. 115 p., 9 €

Ce livre, préfacé par Lucie et Raymond Aubrac, est le témoignage d'un pasteur cévenol, Laurent Olivès, qui fut, pendant la Guerre, le chef d'un maquis proche du mont Aigoual. Il nous raconte en toute simplicité divers épisodes qui ont marqué son existence et celle de son entourage à ce moment-là : des opérations d'une légalité douteuse pour se procurer de l'essence, du lait pour un bébé, les prudences nécessaires, les ruses, les rendez-vous secrets, les messages codés, les camouflages, la préoccupation lancinante de la faim, toutes choses que nous savons avoir été le quotidien des maquisards. Ce qui intéresse ici est le paradoxe d'un chrétien (il est pasteur à Valleraugue) assumant la responsabilité d'une participation à la guerre. On le critique : « Un pasteur faisant des faux-papiers ! » Lui-même commente : « La Haute Société Protestante (H.S.P.) est une société sans la moindre différence avec la plupart des sociétés bourgeoises du monde !  » Je me suis arrêté au récit émouvant des activités étonnantes d'une femme qui n'a été pendant tout ce temps que dévouement gratuit en faveur de gens au fond de la misère et du désarroi, et en même temps acceptation des risques pris. On apprend après coup que le texte la concernant, qui fut présenté lors d'un concours de la Résistance, parle de la mère d'Olivès. Celui-ci ne cache pas certains côtés sombres de cette aventure : les égoïsmes, les injustices… « Des souvenirs que j'ai gardés sans haine, mais pas sans mépris. » Agir en chrétien en de telles circonstances n’était évidemment pas simple. Il y a tout de même un point sur lequel il n'a jamais transigé : ne jamais dénoncer personne.
On sort de cette lecture en se disant que ce fut tout de même un drôle de pasteur que ce Laurent Olivès. Mais peut-être est-il heureux qu'il s'en soit trouvé de cette sorte !
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann

Laurent Sclumberger : DU ZAPPING A LA RENCONTRE


DU ZAPPING A LA RENCONTRE. Mobilités contemporaines et mobile de Dieu
Laurent Sclumberger
Olivétan (Parole vive), 2018, 108 p.

Cet ouvrage est la publication des « conférences du Carême protestant 2018 » diffusées sur France Culture, données par l’ancien président de l’Eglise Protestante Unie de France.
D’abord lectures des mobilités contemporaines dans le temps, dans l’espace et dans la culture, et des ressources que la Bible offre pour les comprendre et les discuter, ces conférences s’intéressent ensuite à la figure d’un Dieu mobile, dont le mobile est de venir à la rencontre des humains.
Des pages toujours attentives aux signes du présent, et aux questions que la Bible pose.
Un index des passages bibliques sollicités et des pauses musicales qui accompagnaient les conférences.
Compte-rendu d’Olivier Brès

Florence Glotton-Mangin : CES ENFANTS QUE LA FRANCE REFUSE DE VOIR


CES ENFANTS QUE LA FRANCE REFUSE DE VOIR. Enfants roms et roumains en bidonvilles... comment grandir en France ?
Florence Glotton-Mangin
L’Harmattan, 2017, 154 p., 17,50 €

 L’A. est éducatrice spécialisée auprès de l’enfance en difficulté. Elle raconte ici comment vivent les enfants des peuples roms, c’est-à-dire les Roumains, tsiganes (Roms) ou Gadjis émigrés en France, sans aucun droit autre que de se déplacer
La première partie est plus théorique : qui sont les Roms ? leur histoire, leur culture, la place de la femme, de l’enfant...), leur « place dans l’espace européen » à la suite des discriminations subies en Roumanie, quelle place pour un enfant rom en France (instruction, habitat, santé...) ?
Ensuite, « et sur le terrain » : l’A. a réalisé des entretiens avec des familles et des enfants roms ou « gaddjis » (Roumains nomades ne faisant pas partie des Roms), vivant dans un bidonville ou un lieu d’accueil après un parcours migratoire. Les entretiens montrent la stigmatisation des enfants roms, la difficulté des habitats comme les bidonvilles (risque d’incendie ou d’expulsion...), la difficulté à organiser la scolarité, les liens gardés avec la Roumanie où les adultes rêvent de retourner (les enfants aussi, mais sont plus partagés). Il y a là un « travail social à réinventer », car les conditions de vie et la culture de ces personnes sont très particulières : les travailleurs sociaux (assistants sociaux, juges, sages-femmes, puéricultrices, éducateurs de la Protection judiciaire...) sont très démunis face aux problèmes posés, même si, ici ou là, ils peuvent s’appuyer sur des bénévoles qui sont impliqués depuis longtemps parfois.
La troisième partie reprend de façon plus synthétique les différentes facettes de la question : « le système familial des Roms », « Société collective, pratiques socioculturelles des Roms et place de l’enfant », « précarité, conditions de vies et impact sur l’enfance », « la scolarisation des enfants roms : un problématique qui apparaît à la fois culturelle et liée aux conditions de vie », « efforts politiques, conséquences sur l’intégration des familles roms et identité culturelle des enfants », « le rôle du travailleur social auprès des enfants et des familles roms ».
Enfin, avant une bibliographie, un chapitre sur l’« Accompagnement de situations en Protection de l’Enfance » avec quatre histoires d’enfants ou de familles suivies, et une interview de responsables de l’association Hors la Rue qui travaille de façon pratique avec des enfants en danger, en particulier des enfants roumains isolés, et qui pointe la nécessité pour les travailleurs sociaux d’aller sur place rencontrer les enfants dans les bidonvilles...
Compte-rendu d’Antoinette Richard

Bruno Argémi : CLOT-BEY


CLOT-BEY. Un médecin français à la cour du pacha d’Égypte
Bruno Argémi
Gaussen, 2018, 271 p., 20 €

Ce livre est la biographie d’un médecin français qui fut en son temps une personnalité hors du commun.
Antoine-Barthélémy Clot, né à Grenoble en 1793, n’est jamais allé à l’école, mais son intelligence et son énergie lui permirent de pallier ce handicap. Arrivé tout jeune à Marseille, il débuta comme aide d’un chirurgien-barbier. Il entra à l’Hôtel-Dieu avec l’idée de devenir médecin et cela marcha. D’abord le bac puis une thèse de doctorat. Sa rencontre avec un marchand d’Alexandrie (Égypte) décida de la suite : il est embauché par Méhémet-Ali, pacha d’Égypte, qui cherchait un médecin français pour organiser le service médical de son armée. Clot y va en 1825 et y restera vingt-cinq ans. Ce qui a joué c’est son entente avec Méhémet-Ali. Celui-ci a la fonction de vice-roi, dépendant du sultan ottoman de Constantinople, un homme intelligent et ambitieux qui rêve d’indépendance et en voit le moyen : le développement avec l’aide des Européens, et peu importe qu’ils soient chrétiens, ce qui est justement le cas du jeune Clot. La tâche est immense. Clot s’attache à ce qui lui paraît la priorité : sortir de la crasse et, pour ça, construire un hôpital digne de ce nom. Méhémet donne son feu vert et l’argent avec. Clot se heurte alors à plus difficile : le milieu humain dans lequel il faut travailler : vaincre l’hostilité des ulémas, c’est-à-dire des religieux, hostiles aux réformes, celle aussi de l’élite, les personnalités ottomanes qui entourent le trône : ils se sentent écartés, tout le travail en médecine se faisant avec le français ou l’arabe ; eux parlent le turc. Une question, particulièrement difficile a été l’organisation nécessaire d’une vaccination générale de la population contre la petite vérole. Il fallait entrer dans toutes les maisons pour la faire. Mais en Égypte un infirmier homme ne peut entrer dans une maison si le mari de la femme n’y est pas. Clot trouve la solution et l’impose : on formera un personnel médical féminin ! Il y avait aussi le problème de l’immense mortalité des femmes lors des accouchements. Donc il fallait des sages-femmes. Impossible avec des femmes musulmanes. Alors Clot organisa la formation de femmes esclaves venues de l’Afrique noire, une fois surmontée la réticence du pacha. Réticence encore quand Clot expliqua la nécessité de former de nouveaux médecins avec des cadavres ; l’horreur en pays musulman ! Nouveau combat, encore gagné. Le reste est la banalité du métier de médecin : combattre la maladie, et d’abord les épidémies que furent le choléra en 1831 (35 000 morts pour la seule ville du Caire), puis la peste en 1834.
Il ne faut pas négliger un autre aspect de la vie de Clot (anobli sous le nom de Clot-Bey) : la diplomatie. Très attaché à Méhémet-Ali, Clot-Bey l’a soutenu auprès du roi Louis-Philippe pour défendre ses ambitions face au sultan de Constantinople. Sur ce plan il n’eut guère de succès car Clot-Bey était tout à fait dépassé, s’agissant de grande politique internationale. La fin du livre s’étend sur cette sorte de problèmes et ne cache pas un aspect de la personnalité du personnage qui empêche de voir en lui un héros sans tache. Son courage, sa générosité ne sont pas contestables ; ce qui l’est c’est sa prétention. Il voulait qu’on l’admire ; il se faisait représenter en costume turc flamboyant, avec quantité de médailles sur la poitrine. On s’étonnait de le voir ainsi ; on le croyait devenu musulman. Pas du tout, il tenait à le faire savoir. Il était toujours chrétien, et sincère avec ça !
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue Libresens n°237 de mai-juin 2018

Nicole Pellegrin : VOILES


VOILES. Une histoire du Moyen Âge à Vatican II
 Nicole Pellegrin
CNRS, 2017, 416 p., 25 €

Cette histoire des voiles est passionnante car elle nous rappelle qu’ils nous ont été longtemps imposés par la loi religieuse, étatique ou socioculturelle. En fait, cette obligation était la marque d’une opposition de deux catégories, le masculin et le féminin. Le concile Vatican II (1962-1965) les a fait disparaître des têtes féminines en terres chrétiennes et cette libération explique l’incompréhension devant l’arrivée du « foulard islamique » depuis la fin des années 1980.
 Ce voilement a une histoire très ancienne et n’est pas l’apanage du christianisme ni de l’islam : c’est une pratique de toutes les sociétés antiques du pourtour méditerranéen, poursuivie tout au long des siècles. L’auteure tente de comprendre les violences et les beautés des voiles portés ou fantasmés en Occident. Son étude débute par celle du voile masculin, pratique massive au Moyen-Orient qui n’existe plus en Europe mais qui fut de règle pour le veuf, le pénitent et le moine de l’Ancien Régime... Il subsiste aujourd’hui avec les masques de la violence (vêtements de casseurs, de braqueurs, de guerrier terroriste ou antiterroriste). Auparavant ce voile féminin voulait protéger de la tentation, maintenant il veut protéger de la punition.
Pour ce qui concerne les femmes, « les Pères de l’Église au IXe siècle ont fait du voilement de (leur) tête et de (leur) corps un enjeu crucial où se mêlent questions morales et réflexions théologiques sur la place des femmes et des hommes dans l’Église et la société. » « La tête nue et bien peignée de Madeleine est une leçon adressée à toutes les femmes, car sous l’anecdote capillaire (...) se cache l’exemplarité d’une pécheresse convertie tout à la fois par ses œuvres et par le mystère de la grâce divine. » Marie rachète Ève par son effacement, elle représente « le plus haut modèle de la femme vertueuse donc voilée (...) le mythe de la femme idéale, soumise, chaste, douce et hétérosexuée. »  
Ainsi la vie des filles de Marie est marquée par « des prises de voiles » successives, avec la première communion en voiles blancs, le mariage en tenue de vierge en majesté, prison à fantasmes pour les hommes et mirage d’embellissement et de purification pour celles qui s’en revêtent, le veuvage avec des habits de deuil « pour s’y ensevelir, s’imposer ou se voir imposer une relégation biologique et psychologique. »
« Dans le système religieux chrétien, au couvent, le voile (intégral) est la couronne d’épines pour celles qui ont choisi de le porter. C’est donc, tout à la fois, un emblème, un rempart, un étendard et une marque de servitude. » « La mortification des sens n’est pas seulement celle du goût, du toucher, de l’odorat et de l’ouïe, elle passe aussi par la vue et donc par un voilement hermétique du visage tout entier. » Sous l’Ancien Régime, beaucoup de jeunes filles se sont vu imposer cette horrible « mise sous grille. » C’est seulement au XVIIIe siècle qu’une partie croissante de l’opinion encourage le refus d’une telle vie ; on y constate un déclin des entrées en religion et, en 1790, la Constitution civile du Clergé s’accompagne de la fermeture de couvents et de dévoilements autoritaires très douloureux pour ces religieuses catholiques. « La perte du ‘saint habit’ sera un objet durable de propagande et de vindicte contre la République dans les rangs de l’Église et du parti royaliste. »
Entre la période de la Restauration et le concile de Vatican II, de nouvelles congrégations féminines se créent avec des voiles de taille, de couleur, de forme différentes pour se distinguer ; ce sont les « bonnes sœurs » en charge de nombreux hôpitaux et de soins à domicile. Au chevet des Poilus de la Grande Guerre, 10 000 d’entre elles vont se trouver en rivalité avec les 30 000 soignantes laïques, salariées ou bénévoles, de blanc vêtues et voilées elles aussi. Toutefois, « l’arrivée des infirmières laïques dans les structures sanitaires fit scandale mais ne remit pas en cause les hiérarchies de genre et le mythe de la femme naturellement secourable mais sans responsabilités. (...) Il faudra attendre 1922 pour qu’un diplôme d’État soit institué. »
Dans son dernier chapitre, l’auteure fait aussi un tour de France des voiles ou parures de tête féminins avec Jacques Grasset de Saint Sauveur et ses Voyages pittoresques dans les quatre parties du monde, illustrés de gravures et parus en 1806 ; ce sont : le capulet pyrénéen, le mezzo corse, la marmotte de Savoie, le mouchoir noué, le madras des Antilles, etc. Son voyage continue sur le pourtour méditerranéen où les voiles orientaux lui semblent toujours voluptueux, un accessoire de la beauté féminine comme l’attestent (...) les modes féminines françaises des époques consulaires et impériales. Toutefois, les voyageuses du XIXe siècle qui prétendent ne pas être voilées, n’ont pas le même avis et dénoncent les empaquetages des corps féminins et se scandalisent d’une « impudeur orientale ».
 Alors que « le nu-tête est interdit aux femmes mariées de l’Occident chrétien et d’une certaine tradition juive » jusqu’aux années 60 du siècle dernier, leurs parures de tête s’ornent souvent de voilettes de haute technicité, apanage de femmes riches.
  L’auteure étudie cette évolution française à travers « trois époques d’affrontements idéologiques autour des rôles et des fonctions des femmes, époques qui sont aussi celles de bouleversements esthétiques dans le domaine des arts plastiques » : le règne de Louis XIII, le tournant des XVIIIe-XIXe siècles, les années 40-60 du XXe siècle. Aujourd’hui, le foulard est pour les femmes occidentales « l’emblème de la mode modeste », il est perçu comme « l’apanage de leurs consœurs musulmanes les plus bigotes et/ou les plus révoltées. » « Le voile constitue l’attribut traditionnel de la Religion elle-même (qui) fait spectacle, encore et toujours. »
Cet ouvrage, très dense et remarquablement illustré, est l’œuvre d’une historienne du genre et anthropologue du vêtement au CNRS ; il arrive à propos, au moment où le voile prend de nouvelles formes inquiétantes...
Compte-rendu de Simone Gellibert, paru dans la revue LibreSens n°237 de mai-juin 2018