Jean-Louis Étienne : INVENTER SA VIE

INVENTER SA VIE 
Jean-Louis Étienne
Le Passeur, 2016, 231 p., 18,50 €

Voici un livre de chevet. Un vrai.
84 courts chapitres en 231 pages. Donc trois mois de belles évocations pour offrir à chaque journée un recul bienfaisant.
Tout y passe, puisqu’il a « inventé sa vie ». Il nous y embarque dans le réel. Tout nous invite à tirer profit de ses aventures, maritimes (Tabarly), terrestres (les 2 pôles), ou aériennes (dirigeable), solitaires (escalade, traîneau) ou en équipes (expéditions scientifiques)… Ou plutôt de ces expériences multiples (de la dyslexie du cancre et de l’apprentissage manuel, à des conférences scientifiques, jusqu’à des sollicitations de Rocard et autres) qui nous invitent à explorer nos limites à l’aune des siennes.
Au-delà des limites : chercher, analyser, chercher encore, méditer en chemin, aimer à la folie, vivre et inventer sa vie !
Accompagné par Isabelle Marrier, 2 à 3 pages seulement chaque fois, dans une langue humaine. Par ordre alphabétique, pour nous offrir un choix. « Dieu » par exemple, après un bref passage dans la ligne de Pascal : « … Dieu est une caresse spirituelle, venue de la joie consciente des prodiges où nous sommes, dont nous sommes. Ça soulage de savoir que l’on ne contrôle pas tout, rien d’essentiel en fait. Alors, pourquoi se priver de l’idée de Dieu ? ».
Sans forfanterie. Du vrai. Vulnérable. Ses questionnements excluent les réponses attendues. Ils nous mettent en marche, à ses côtés. Sa vie à partager pour inventer la nôtre.
Compte-rendu de François Coester, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017


SORTIR DU SILENCE. L’écoute à S.O.S. Amitié
Sous la direction de Pierre Reboul. Préface d’André Comte-Sponville
Chronique sociale, 2016, 207 p., 14,90 €

En introduction, le président de l’association précise l’objectif de l’ouvrage : il s’agit de « lever le voile sur cette institution plus que cinquantenaire qui reste aujourd’hui le plus important dispositif bénévole de prévention du suicide par l’écoute du mal-être ».
La dizaine de chapitres, qui ont été écrits par des membres actuels ou anciens de SOS Amitié, tente d’aborder les différentes facettes de ce service d’aide - son histoire, les fondements éthiques, et aussi la manière dont est organisée la vie interne des mille six cents membres répartis sur l’ensemble du territoire.
On sait que l’idée d’aider par téléphone les suicidaires est née en Angleterre avec l’œuvre des « Samaritains ». On sait moins qu’en France, c’est Georges Lillaz (1911-1989), fervent protestant laïc très fortuné (président directeur général du Bazar de l’hôtel de ville de Paris), qui le premier a souhaité s’investir dans la création d’un service similaire. D’emblée, il a voulu associer les autres confessions à son entreprise.
On notera une intéressante préface d’André Comte-Sponville qui commence par faire une différence entre solitude et isolement ; la première notion a une face très positive de son point de vue tandis que la seconde, l’isolement, peut mener au suicide. Puis il ajoute : « J’ai beaucoup appris en lisant ce livre et d’abord sur ce qui en fait l’objet principal : cette écoute si particulière, à la fois bénévole et normée (elle a ses règles, ses techniques, sa déontologie) qui n’est ni une conversation (les échanges sans être forcément à sens unique, y sont clairement asymétriques, l’un est là pour parler, l’autre pour entendre), ni une thérapie (l’écoutant n’est ni médecin ni psy, l’appelant peut très bien ne souffrir d’aucune maladie) et qui n’en est que plus précieuse par cette parole qu’elle suscite et qu’elle accueille ».
Compte-rendu de Françoise Gougne, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017

DIPLOMATIE ET RELIGION

DIPLOMATIE ET RELIGION
Au cœur de l’action culturelle de la France au XXe siècle
Gilles Ferragu et Florian Michel (dir.)
Publications de la Sorbonne, 2016, 276 p., 25 €

Cet ouvrage collectif est passionnant ! Il révèle un aspect tout à fait méconnu de la politique diplomatique de la France.
J’avais eu la chance de découvrir cet aspect des choses à Jérusalem en rencontrant il y a quelques années le Consul général de France, puis en participant chaque année aux rencontres avec le conseiller pour les Affaires religieuses du Ministère des Affaires Étrangères (avec le Président de la FPF et le Président du Défap), mais j’ignorais que ce fut un volet aussi important des Affaires Etrangères de la France.
Pour faire court, disons qu’en tout cas depuis un accord passé entre François 1er et le sultan Soliman le Magnifique, la France est désignée comme « protecteur des catholiques de rite latin » dans les Lieux Saints à Jérusalem, et ensuite dans divers pays de l’Europe de l’Est et du Moyen Orient. Cela signifie des honneurs particuliers au représentant de la France lors de messes consulaires, avec bénédiction en priorité du Consul (ou Ambassadeur) de France… Et de grosses rivalités avec les représentants de l’Italie ! L’instauration de Nonces Apostoliques, c’est-à-dire d’ambassadeurs du Vatican dans les différents pays n’a pas mis fin à cette particularité.
Plus étonnant, la rupture diplomatique de la France avec le Vatican, puis la séparation des Églises et de l’État en 1905 n’ont pas mis fin à ces relations particulières (une phrase revient dans toutes les contributions de ce livre comme un refrain, phrase attribuée à Gambetta : « La laïcité n’est pas un article d’exportation »).
Il faut savoir d’ailleurs qu’Aristide Briand, qui avait été rapporteur de la Loi de séparation de 1905, est quelques années plus tard le Ministre des Affaires Étrangères qui a fait rétablir des relations diplomatiques avec le Vatican !
Donc cet ouvrage collectif étudie, régions par régions et selon diverses périodes, l’importance de ces relations entre nos diplomates et la religion. À lire absolument par tous ceux qui croient que la « laïcité à la française » est contre la religion…
Compte-rendu d’Yves Gounelle, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017

LA PEINE DE MORT, VERS L’ABOLITION ABSOLUE ?

LA PEINE DE MORT, VERS L’ABOLITION ABSOLUE ?
Un dialogue entre philosophes, juristes et cartographes
Marc Crépon, Jean-Louis Halpérin et Stefano Manacorda (dir.)
 Rue d’Ulm, 2016, 133 p., 11 €

 Allons-nous vers une abolition universelle de la peine de mort ? Ce petit livre réunit des contributions de différents horizons : philosophes, juristes, cartographes… pour faire un état de la question. Le constat est que la peine de mort recule dans le monde bien que trente pays continuent à la prononcer. En une centaine de pages ce livre analyse, dans un langage clair, les raisons idéologiques, religieuses et politiques qui font que certains pays résistent à la vague abolitionniste. Les auteurs identifient les facteurs et les acteurs qui permettent d’avancer ou de stagner sur ce chemin. L’examen attentif de la cartographie de la peine capitale permet de replacer le débat dans une dynamique mondiale et de mettre à jour les interdépendances d’un pays à l’autre. C’est Robert Badinter qui signe la postface dans laquelle il rappelle : « Et l’action contre la peine de mort, c’est le refus de cette justice qui tue, c’est le refus de la vengeance et de la mort qui sont incompatibles avec l’idée que l’on peut se faire de la justice ». Le combat abolitionniste n’est de loin pas gagné et ce livre nous ouvre des pistes pour enrichir un débat qui s’engage « sur des chemins sinueux » mais qui se dirige, comme le remarque la juriste Mireille Delmas-Marty, « clairement vers l’interdiction de la peine de mort. »
Compte-rendu de Brice Demyé, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017

Sébastien Fath : GOSPEL & FRANCOPHONIE

GOSPEL & FRANCOPHONIE
Une alliance sans frontières
Sébastien Fath
Empreinte temps présent, 2016, 230 p., 14,90 €

Après un rappel utile sur l’origine américaine de la musique Gospel, le spécialiste du protestantisme et particulièrement de son courant évangélique qu’est S. Fath, nous offre un tableau très large des milliers de groupes musicaux francophones qui chantent le Gospel parfois en anglais, souvent en français, mais aussi en créole ou dans les langues africaines. Il commence par parcourir l’Afrique de l’Ouest, puis passe aux Caraïbes pour arriver en France métropolitaine avant de repartir au Québec. L‘ensemble est très documenté, avec de nombreuses références de groupes et de solistes et bien des renvois à de nombreux ouvrages.
Puis il analyse le phénomène en rapport avec son origine, liée d’une part à l’esclavage et d’autre part à l’annonce du message biblique libérateur. Cette double origine permet de contrer le mépris que ressentent encore maintenant les gens « de couleur », mais aussi d’apporter très largement joie et dynamisme dans un monde désenchanté et sans espérance. Une « nouvelle fierté noire francophone » s’exprime par le Gospel qui, au-delà de chanteurs et du public d’origine africaine ou antillaise, offre à tous les membres de nos sociétés matérialistes une « ressource de richesses immatérielles ». C’est finalement presque un messianisme du Gospel, dont on pourra discuter l’optimisme, que propose S. Fath !
 Voici donc rassemblées beaucoup de données à découvrir, mais aussi bien des sujets de réflexion sur notre société et sur l’annonce de l’Évangile. Pour élargir ou aller plus loin, les références discographiques et bibliographies en notes et en fin de volume sont fort appréciables.
Compte-rendu d’Olivier Pigeaud, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017


Patrick Cabanel : FERDINAND BUISSON

FERDINAND BUISSON. Père de l'école laïque
Patrick Cabanel
Labor & Fides, 2016, 547 p., 29 €

Il ne faut pas limiter Ferdinand Buisson (1841-1933) à son action la plus connue, de Directeur de l'Enseignement primaire qu'il fut de 1879 à 1896, et ne voir en lui que celui qui, « dans l'ombre du flamboyant Jules Ferry », a mis en place l'école gratuite (1881), obligatoire et laïque (1882), avec ses maîtres, ses programmes et son idéal. Laïciser, cela voulait dire supprimer le cours obligatoire de catéchisme et mettre à la place un cours d'instruction civique et morale. Séparer l'école de l'église ne signifiait pas, pour lui, la séparer de la spiritualité et, jusqu'à la loi de Séparation de 1905, les devoirs envers Dieu font partie de ce cours. La morale est fondée sur un spiritualisme chrétien qui sera, malgré les perturbations de la vie politique, l'axe de sa vie. Ferdinand Buisson est un pédagogue, inspirateur de manuels scolaires, encadrant par ses instructions et conseils (notamment dans la Revue pédagogique) le travail des instituteurs, et dirigeant cette œuvre magistrale et incomparable qu'est le Dictionnaire de pédagogie, dans ses deux éditions. Ce dictionnaire avait pour but de pénétrer dans tous les foyers des enseignants pour qu'ils y trouvent la documentation encyclopédique dont ils pouvaient avoir besoin. Prévu de 1000 pages, il en a atteint plus de 5500, avec 359 contributeurs. Lui-même, dans de nombreux articles, y a exprimé les idées qui lui étaient chères.
 Peut-on aussi voir en F. Buisson un théologien ? Déjà, à 21 ans, à la Chapelle Taitbout, il s'oppose à l'orthodoxie dogmatique d'Eugène Bersier et proclame un protestantisme (très) libéral auquel il restera fidèle. Réfugié en Suisse (1866) où il enseigne la philosophie à l'Académie de Neufchâtel, il veut créer une Église sans sacerdoce, sans mystères, sans dogmes. Sa haine de Calvin, fondateur d'une orthodoxie autoritaire, l'amène à choisir comme sujet de thèse la personne de Castellion, un "huguenot" dont il fait le précurseur du protestantisme libéral et de la tolérance. Castellion s'est violemment opposé à Calvin, notamment lors de l'affaire de Michel Servet. Buisson soutient sa thèse à 51 ans, et ainsi, de 1896 à 1902, il tient la chaire de pédagogie à la Sorbonne. Il est alors également un dreyfusard en vue et actif. En 1902, il devient député du 13ème arrondissement de Paris, un quartier populaire où il va habiter. Comme député, il joue un rôle actif dans le vote de la loi de Séparation. On peut aussi souligner le soutien qu'il a apporté aux revendications féministes pour le droit de suffrage, créant une Ligue de députés qui y étaient favorables et produisant un remarquable rapport (de législation comparée) sur le droit de vote des femmes dans les différents pays du monde. Même s'il ne s'agissait que de voter pour les conseils municipaux et départementaux, le projet ne fut pas adopté.
Pacifiste avant la guerre, président de la Ligue des Droits de l'homme à la mort de Francis de Pressensé et jusqu'en 1926, Buisson, pendant la guerre, participe avec ardeur à l'Union sacrée. Admirant le courage, le sentiment national et la résistance des soldats, il les attribue à l'enseignement moral et patriotique de l'école laïque et il s'en félicite : « On sait maintenant quelle jeunesse cette école a donnée à la France ». Après la guerre, les instituteurs (qui représentent la corporation qui a eu proportionnellement le plus de morts) se sentiront coupables et deviendront pacifistes. Pacifisme que ne désavoue pas Buisson pour qui le conflit était une manière de faire la guerre à la guerre afin de régler les conflits par la négociation. Aussi salue-t-il la Société des Nations et il reçoit, en 1927, le Prix Nobel de la Paix en même temps que le député pacifiste allemand Quidde. Buisson donne l'argent de ce Prix au ministère de l'Instruction publique pour créer des bourses de voyage et d'étude.
Il meurt en 1933. Sa famille lui fait des obsèques civiles. En fait il avait rompu avec un certain protestantisme mais il n'en était jamais vraiment sorti.
Compte-rendu de Gabrielle Cadier-Rey, paru dans la revue LibreSens n°230 de mars-avril 2017

Thomas Kaufmann : LES JUIFS DE LUTHER

LES JUIFS DE LUTHER
Thomas Kaufmann
Labor & Fides, 2017, 228 p., 25 €

La question juive est un sujet où la position de Luther n’a pas excellé en pertinence théologique et sociale. Au cours des dernières années de sa vie, ses propos ont été ceux d’un antisémitisme violent. Le travail historique de Th. Kaufmann, avec ses nombreuses références, replace méthodiquement la personnalité et les propos de Luther dans leur contexte historique, avec les relations de pouvoir, les phantasmes et les peurs habitant la société européenne des XVe et XVIe siècles, largement antisémite avec ses vagues d’expulsions de juifs, du Portugal à la Lituanie. - Cet aspect de la personnalité du réformateur interdit toute idéalisation artificielle ; mesure bien utile au moment de la commémoration des cinq cents de la Réformation.
L’ouvrage a pour titre Les juifs de Luther. Il souligne la polyvalence de ce terme pour le réformateur. Il y a les juifs héritiers de la première alliance, ou Ancien Testament, avec la promesse du salut de l’Évangile ; il y a les juifs coupables de la crucifixion de Jésus-Christ, et du rejet du messie ; il y a aussi les juifs, minorité sociale irréductible, suspectée d’hostilité à l’égard des chrétiens, et source de peurs, voire de phobies. Cette complexité constitue autant de paramètres dans les prises de position de Luther.
Un premier chapitre fait état de la situation des juifs en Europe à cette époque, de l’image que l’on en avait [on les accusait de profanations d’hosties, de meurtres rituels d’enfants, de pratique de l’usure, d’hostilité vis à vis de l’Église, etc.], et de la politique d’exclusion qui s’en suivait (obligation d’acheter leurs droits de résidence dans une ville, contrainte de porter un signe distinctif sur leurs vêtements, ou sur leur habitation, exclusion de la vie professionnelle, …). Paradoxalement cette situation s’est accompagnée d’un essor des études et des connaissances hébraïques, notamment dans les universités chrétiennes. À ce niveau, l’auteur fait état des échanges que Luther eût avec certains interlocuteurs juifs. Sa rencontre, en 1520 à Wittenberg, avec trois rabbins se solda par un échec, et le convainquit que tout débat théologique était vain.
Cependant, suite à son Commentaire du Magnificat en 1521, Luther a publié en 1523 un traité intitulé Que Jésus-Christ est né juif. Outre de répondre aux attaques de ses contradicteurs chrétiens, il avait pour intention de faciliter la conversion des juifs à la foi chrétienne, et de les associer au même grand mouvement de conversion et de réforme, qui se développait chez les chrétiens. D’où, à leur égard, une attitude délibérée de respect et de tolérance. La récente conversion d’un juif dénommé Bernhard permettait d’espérer un mouvement plus large.
La lecture d’un traité d’Antonius Margaritha, fils de rabbins, converti au christianisme, publié en 1530 à Augsbourg, sous le titre de Toute la foi juive semble avoir enlevé tout espoir à Luther. D’autant plus que, dans les États protestants, une politique anti-juive se développait en réaction aux courants réformateurs radicaux des Schwärmer (Enthousiastes, ou Illuminés). Ceux-ci défendaient les droits de la minorité qu’ils constituaient, et ils se trouvaient ainsi solidaires de la minorité juive. Le réformateur se convainquit de l’endurcissement radical des juifs à l’égard du message de grâce de l’évangile du Christ. À cela s’est ajouté le contexte international marqué par la menace de l’Empire ottoman dont les juifs étaient perçus comme complices. Un incident de prosélytisme de la part des « juifs de Bohême » a encore renforcé en lui cette conviction.
Profondément ébranlé par le deuil de sa fille Magdalena, à l’âge de treize ans, et touché lui-même par la maladie, Luther rédige trois textes d’une violence extrême contre les juifs, en 1543 : Des juifs et de leurs mensonges, À propos du Schem Amphoras, À propos des dernières paroles de David. Il y exprime toute sa déception exacerbée par son état de souffrance. Sa violence va jusqu’à préconiser l’incendie de synagogues. Propos antisémites incontestablement, tenus dans un monde et une époque antisémites.
Un dernier et important chapitre est consacré à l’inventaire de la réception problématique de ces propos, depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, tant dans les Églises protestantes que dans les instances du pouvoir politique, avec naturellement une analyse rigoureuse de l’exploitation de ces textes par les divers mouvements nationalistes allemands ; notamment par le régime nazi.
Compte-rendu de Gilbert Charbonnier

Emmanuel Hirsch : MORT PAR SÉDATION

MORT PAR SÉDATION. Une nouvelle éthique du « bien mourir » ?
Emmanuel Hirsch
Erès, 2016, 209 p., 13 €

Lecteurs de ces lignes, posons-nous une question, posons-nous méticuleusement une question et tentons d’y répondre : « Dans nos sociétés contemporaines, quelle promesse faisons-nous et tenons-nous de ne pas déserter la personne malade ou en fin de vie ? »
Certes, concernant le parent, le proche, l’ami, cette promesse nous la ferons et elle sera le plus souvent tenue. Mais concernant l’autre ? L’autre qui n’appartient pas - ou plus - à notre cercle d’intimité ? L’autre, lointain et tout proche à la fois. L’abandonnerons-nous à une responsabilité sociétale, collective, floue et trop souvent négligente, responsabilité que seule une loi encadrera ? Ou accompagnerons-nous par une présence vraie ceux qui demeurent dans la plénitude de leur vie, même s’ils s’approchent de leur mort ? Et, dans une approche médicale, « Peut-on encore soutenir que nos responsabilités auprès de celui qui souffre engagent autrement que dans la seule indication d’une sédation profonde, continue, terminale, voire euthanasique ? » (Interview de la lettre Généthique, Premier site d’actualité bioéthique, Septembre 2016).
La lecture et le constat critique que fait Emmanuel Hirsch - Professeur d’éthique médicale, directeur de l’Espace national de réflexion éthique sur les maladies neurologiques dégénératives - de la loi sur la fin de vie du 2 février 2016 (dite loi Cleys-Léonetti) nous pose crûment la question. Les valeurs du « vivre ensemble », aujourd’hui compromises au plus haut point, trouvent-elles dans cette loi leur remplacement ? La préoccupation d’assurer un « bien mourir » a-t-elle escamoté celle de bien vivre ?
À travers ce texte d’une grande richesse, Emmanuel Hirsch semble considérer qu’il y aurait dans cette loi « une forme de tromperie dans l’affirmation de pseudo-droits » et qu’elle déçoit les tenants des opposants comme des partisans de la légalisation rampante de l’euthanasie. Ceci, prédit-il, aboutit au caractère tout transitoire de cette loi et à d’inévitables développements ultérieurs dans l’approche du « faire-mourir ».
L’intitulé même de la conclusion de cet ouvrage, « Céder à la tentation sédative ? », ouvre aux vertiges de l’évolution vers ce nouveau droit à l’euthanasie.
Certains éthiciens se montrent, quant à eux, assez réservés sur l'appréciation que cet auteur fait de la sédation telle qu'elle figure dans la loi. Selon eux, Emmanuel Hirsch aurait une position extrême et presque caricaturale d'une pratique qui demande une grande prudence et une indispensable réflexion éthique préalable (en particulier sur l'intentionnalité de l'acte). D'où la grande importance de la décision collégiale qui s'impose dans ce cas, conformément à la loi.
Ainsi, les arguments et l’analyse d’Emmanuel Hirsch, pris au pied de la lettre, entretiendraient une dangereuse confusion entre sédation et pratique euthanasique (qui certes peut être une dérive). L’auteur n'inciterait pas à une réflexion sur les « indications » de la sédation, sur ce que peut représenter la demande du malade quand il la revendique comme un droit.
Pour compléter et relativiser cet ouvrage, il serait sans doute opportun de prendre connaissance de l’étude de Pierre d'Ornellas, responsable du groupe de travail des évêques de France sur la fin de vie, Fin de vie - Un enjeu de fraternité, qui offre une analyse rigoureuse de la loi, et en particulier en ce qui concerne la sédation.
Ce court ouvrage, d’une lecture aisée, accompagnera longtemps votre recenseur dans sa réflexion. Puisse-t-il aider à constituer, pour le lecteur, le socle éthique d’un engagement vivifiant !
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017

EUGÉNIE BOST. Femme de tête, de cœur et de foi

EUGÉNIE BOST. Femme de tête, de cœur et de foi
Gabrielle Cadier-Rey (éd.). Préface de Laurent Gervereau
Ampélos, 2016, 514 p.

 Le livre est gros et il est écrit petit. L'éditrice de ce Journal nous avertit cependant qu'elle a supprimé les deux-tiers du texte, notamment beaucoup de répétitions, et qu'elle ne pouvait en enlever davantage afin que le texte garde son caractère et son intérêt. Tel quel, ce Journal d'Eugénie Bost, avec une intéressante introduction et des notes abondantes, se révèle un outil de travail pour la connaissance de l'intérieur du protestantisme en général et des Asiles en particulier. Il nous en apprend beaucoup sur la construction des Asiles (décidés empiriquement par John quand surgissait une situation nouvelle), sur leur fonctionnement, sur leur financement (les différentes façons de trouver l'argent nécessaire), etc. Mais, vu l'importance prise par les Asiles, ce Journal témoigne aussi concrètement du dynamisme et des divisions du protestantisme du XIXe siècle, grâce aux activités et aux discours des nombreux pasteurs qui traversent ce livre. Les voyages de John et d'Eugénie permettent également de rencontrer la nomenklatura huguenote ou l'aristocratie britannique en séjour sur la Côte d'Azur.
 Eugénie Ponterie a voulu épouser John Bost qu'elle admirait depuis son enfance. Et chez elle son amour pour John et le sentiment que Dieu la veut à cette place se confondent. Elle va donc se dévouer totalement à l'œuvre de son mari, tenant table ouverte pour les visiteurs des Asiles, les visitant quasi quotidiennement, assurant une bonne part de la correspondance, apaisant les susceptibilités du personnel et plusieurs fois les aidant financièrement au détriment des siens. Car, en même temps, Eugénie doit gérer un important domaine agricole et son personnel, la vente de son vin et de ses volailles, administrer une maison toujours pleine, élever ses enfants, donner des leçons autant à ses enfants qu'à des jeunes gens à qui elle apprend à jouer de l'orgue. Et quand elle estime la santé de John vacillante, elle l'accompagne dans ses voyages de collecte. À mesure que John vieillit, ses tâches à elle se multiplient et il s'appuie de plus en plus sur elle, tout en manifestant un caractère fort ombrageux qui la fait souffrir. Elle est surmenée et le mot « fatigue » doit être celui qui revient le plus souvent, autant pour elle que pour John. D'ailleurs ils meurent précocement, John à 61 ans et elle à 53 ans.
De ce Journal il ressort le beau portrait d'Eugénie Bost sans qui l'œuvre de John n'aurait pas eu la même ampleur. Les difficultés de toutes sortes ne lui ont pas manqué, mais sa foi l'a toujours soutenue et elle pouvait écrire : « Le secours me vient de Dieu. Il m'assiste chaque fois que je l'appelle ».
Compte-rendu de Barbara Lavigne, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017

François Vouga, Henri Hofer et André Jantet : DIEU SANS RELIGION

DIEU SANS RELIGION
Les origines laïques du christianisme
François Vouga, Henri Hofer et André Jantet
Labor et Fides, 2016, 256 p., 24 €

Poursuivant son entreprise commencée avec l’ouvrage intitulé La religion crucifiée, l’excellent exégète qu’est François Vouga trace, avec le concours de deux théologiens hors norme, son sillon vers un christianisme, et même plus précisément une Église sans religion. L’ouvrage ne donne pas de définition précise de ce que les auteurs entendent par religion et sécularisation. Cela se dégage peu à peu des lectures bibliques et des interprétations qui en sont données. Voici ce qu’ils écrivent presque à la fin du livre : « l’usage positif que nous faisons de la sécularisation découle de l’opposition que nous percevons entre une Église fondée sur l’incarnation événementielle d’une présence de la transcendance, et la religion comme système de croyances, d’observances et d’institutions sociales et privées destinées à dompter l’ambivalence des puissances irrationnelles qui menacent la vie ou, si l’on en prend convenablement soin, assurent le salut ». Ils se situent explicitement dans la lignée de Karl Barth qui effectivement, en des termes différents, opposait foi chrétienne et religion (à ne pas confondre avec l’opposition entre christianisme et religions).
C’est en proposant la lecture de bien des textes des Évangiles et de Paul que nos auteurs montrent comment Jésus, puis Paul, ont posé les bases d’une vie de foi et de communauté dégagée des travers de ce qu’ils ressentent comme religieux au mauvais sens du terme. Le premier chapitre examine des paraboles où Jésus parle de repas et d’accueil. Le poète conteur qu’est Jésus propose une convivialité ouverte, libérée des critères sociaux et religieux. Les contes de Jésus, petites tragicomédies, permettent à l‘auditeur de changer d’attitude dans ses relations à Dieu et aux autres.
Dans un second chapitre les textes examinés permettent de constater comment Jésus met lui-même en pratique la commensalité ouverte. Jésus, mangeur et buveur avec tous, bouscule les codes jusque dans le temple qui devient un lieu où l’universel peut et doit être vécu. Les deux chapitres suivants sont consacrés aux récits de la passion et de la résurrection de Jésus dans les Évangiles et la lettre aux Galates, puis au baptême, à la cène et au lavement des pieds. À chaque étape de la lecture des textes, c’est la sortie de systèmes religieux qui est mise en avant, ainsi que l’ouverture et le caractère à la fois subversif et universel du message.
Enfin l’examen du chapitre 12 de la Lettre aux Romains permet de présenter un Paul très laïque, acteur d’une sécularisation qui, sans ignorer Dieu, le met peu en avant. Cela mène à cinq thèses finales sur l’Église. Elle rassemble ce qui a été dit à son sujet à a fin de chaque chapitre. Nos auteurs visent une Eglise non institutionnelle, certes en continuité avec son passé, mais très événementielle, existentielle et universaliste, toujours à réformer, pourrait-on dire, bien que l’expression ne soit pas utilisée.
Il n’y a pas d’index des textes bibliques mais le sommaire détaillé permet de retrouver les passages bibliques proposés à la lecture, une lecture qui cherche en permanence à dégager le message de Jésus de ses enveloppes rédactionnelles. Car il s’agit bien d’un ouvrage non seulement de théologie et d’ecclésiologie, mais aussi d’exégèse. Très remarquable.
Compte-rendu d’Olivier Pigeaud, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017