Olivier Pigeaud : BIBLE ET SANTÉ

Bible et santÉ
Olivier Pigeaud
Olivétan, 2016, 116 p., 14

Olivier Pigeaud rassemble dans ce petit livre l'essentiel de ce que dit la Bible sur la question de la maladie. Il en présente, à l'aide de nombreuses références, les différents aspects : une nomenclature dans laquelle nous ne retrouvons pas toujours les correspondantes actuelles ; le ressenti des malades, leurs souffrances, leurs tristesses, mais aussi leurs espérances, leurs appels à l'aide. Il évoque l'entourage des malades dont les réactions sont souvent de rejet. Ne croit-on pas que la maladie est le fruit du péché ? De fait, certains passages montrent un Dieu qui menace de frapper, et parfois le fait. Une idée qui nous révulse et qui pourtant demeure : « Qu'ai-je fait au Bon Dieu pour attraper cette maladie ? », entendons-nous parfois.
Outre le livre de Job, deux parties de la Bible évoquent plus que d'autres la question des maladies : les Psaumes où abondent les plaintes de malades appelant Dieu à l'aide, et les hommages qu'ils lui rendent lorsque la guérison est intervenue. Et, bien sûr, les Évangiles et les Actes avec les récits de miracles, Jésus apparaissant à la fois thérapeute et prédicateur.
La fin du livre porte sur les données présentes du problème, lorsque les pouvoirs publics assurent l'essentiel des soins, ce qui, nous dit Pigeaud, ne saurait exclure l'intervention toujours nécessaire des initiatives privées et des associations rattachées aux Églises. Il ajoute, à ce propos, l'importance de la prière ; il rappelle le beau livre d'André Dumas, Cent prières possibles, avec ce début : « Mon Dieu, délivre-moi de ma maladie. »
J'apprécie sa conclusion : « Le rejet de la médecine est coupable, le mépris pour le corps dangereux… À l'inverse, la religion de la santé à tout prix est paralysante … Détachement et confiance sont nécessaires. » Une utile bibliographie se trouve à la fin, ainsi que deux annexes : l'une sur la Fondation John Bost, l'autre sur la Fondation des Diaconesses de Reuilly.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016

Edouard Cothenet : l’Eucharistie au cŒur des Écritures

l’Eucharistie au cŒur des Écritures
Edouard Cothenet
Salvator, 2016, 224 p., 20 €
           
Le savant et très pédagogue bibliste de Bourges nous offre un nouveau volume, très documenté mais accessible, sur la Cène. Parmi tant d’autres études sur le sujet, il s’attache particulièrement à monter la multiplicité et la conjonction de nombreuses données bibliques éclairant l’Eucharistie.
La première moitié du livre est en effet consacrée aux textes de l’Ancien Testament qui préparent et éclairent la Cène, tant en ce qui concerne l’Alliance que dans le domaine riche et varié des sacrifices, ces derniers compris, à la façon d’Alfred Marx, comme des actes de communion. On est étonné du nombre de textes vétérotestamentaire abordés, auxquels s’ajoutent bien des données intertestamentaires.
La seconde partie étudie les textes du Nouveau Testament, éclairés par ceux de l’Ancien, par les Pères de l’Église… et par les données exégétiques actuelles. Elle comporte un chapitre sur la Cène dans les Évangiles, mais aussi sur les repas et la convivialité de Jésus, un autre sur Paul et les agapes, et un sur la lettre aux Hébreux. Ils sont complétés par un chapitre sur le concept de sacrifice spirituel.
La conclusion prône une compréhension peu rituelle, très spirituelle et existentielle, voire sociale, de l’Eucharistie. Elle est suivie d’exemples de commentaires patristiques qui vont nettement dans ce sens.
Un très bel exemple de travail utilisant parfaitement les ressources de l’intertextualité !
 Compte-rendu d’Olivier Pigeaud, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016

Marion Muller-Colard : LE COMPLEXE D’ÉLIE

Le complexe d’Élie. Politique et spiritualité
Marion Muller-Colard

Labor et Fides, 2016, 172 p., 16 €

L'auteure a investi une montagne pour se faire bergère et théologienne...Elle a souhaité faire un pas de côté par rapport à notre monde tourmenté et ceux et celles qui sont censées l'améliorer : les politiques.
C'est pourtant l'histoire d'une rencontre entre une théologienne protestante et un homme politique. Un coup de téléphone plein d'émotions va interroger sa vie mais aussi son regard sur l'organisation de notre société. La Politique fait son retour dans ses interrogations, du moins celle qui « fait avec les gens », qui transforme « le je en nous ».
L'auteure fait appel aux prophètes bibliques à qui elle sait donner un ton contemporain, pour comprendre ou du moins interroger notre XXIe siècle. Le grand mérite de l'auteur est de rendre accessible les textes bibliques sans artifice, de dire son amour de Dieu avec force mais sans ostentation pour mieux servir cet éveil à la vie démocratique. Ces prophètes qui auraient envie de se taire, de fuir le monde sont pourtant ceux qui ont été choisis pour porter une parole, libérer leur peuple, bouleverser les habitudes et les croyances. « L'évangile et la démocratie sont toujours à mettre au monde ».
Ce livre questionne tout autant les lectrices et lecteurs qui auraient délaissé la spiritualité pour le « monde réel » de la politique que le croyant qui aurait délaissé la vie citoyenne... Sans culpabiliser, l'auteure fait part au contraire de ses doutes, de ses interrogations, espoirs et évolutions avec simplicité et humour. Elle ose aussi interroger sa responsabilité, la nôtre aussi dans ce monde à partir d'une rencontre avec un homme sincère, portant une volonté et ses propres interrogations.
Exprimer un petit regret : nous aurions aimé en savoir plus sur cette rencontre avec cet élu, mais peut-être est-ce pour d'une part aiguiser notre curiosité et l'espoir d'un second tome et d'autre part nous inviter à prendre notre part dans le réenchantement du monde en alliant Politique et spiritualité, en fuyant cynisme et prosélytisme. C'est une invitation à vivre avec intensité nos propres rencontres. Un livre rafraîchissant et porteur d'espoir.

Compte-rendu d’Alain  Amedro, paru dans la revue LibreSens n°226 de juillet-août 2016                            

Antoine Leiris : VOUS N’AUREZ PAS MA HAINE

Vous n’aurez pas ma haine
Antoine Leiris
Fayard, 2016, 139 p., 12,90 €

Ce récit d’un journaliste relate une tragédie dans laquelle il fut impliqué, non pas dans le cadre de son activité, mais dans celui de sa vie personnelle : la tuerie du Bataclan, le 13 novembre 2015 à Paris.
Seconde après seconde, mot après mot, le dévoilement de l’horreur. Depuis l’instant du doute jusqu’à celui de la certitude, le parcours d’un homme cherchant son épouse jusqu’à apprendre sa mort. Puis le moment de la confrontation avec la réalité d’un corps devenu inhabité. Puis la dévastation du chagrin, l’irruption du deuil dans toutes ses dimensions, le dur adieu.
Et, au milieu de ce terrible tableau, un enfant, l’enfant de ce couple, l’enfant vivant et continuant à réclamer soins et amour. Réclamant de son père un surcroît de tendresse et de force et d’assurance pour faire face à l’absence de la mère... Oui, la vie se doit de continuer. « Nous ne reviendrons jamais à notre vie d’avant. [...] Mais nous avancerons dans notre vie à nous », écrit l’auteur de ce livre poignant.
La lecture de ce témoignage déchirant pourra seul nous permettre d’accompagner au plus près ce que sont les premiers jours d’un deuil, l’exigence de vie d’un enfant et le renoncement à la haine que l’auteur nous propose. Et de valider l’idée que seule la culture nous permettra de lutter contre tous les obscurantismes.

Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016

Romain Felli : LA GRANDE ADAPTATION

La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe
Romain Felli
Seuil, 2016, 236 p., 18 €

Les changements climatiques représentent la menace majeure qui pèse sur le fonctionnement des grands systèmes de la planète ; y faire face est un problème capital. Une des ‘solutions’ serait de s’adapter au réchauffement, le marché étant là pour y aider ; les opportunités ne manquent pas et certains n’hésitent pas à parler du « marché émergeant de l’adaptation ». R. Felli, géographe et politiste à l’Institut de l’Environnement de Genève, s’oppose à cette thèse et dénonce l’économie de marché qui tire profit de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique. Au lieu de s’attaquer aux causes de la menace, on détourne l’attention des vrais problèmes et on prône l’adaptation aux nouvelles donnes induites par le réchauffement.
L’auteur, au fil du livre, décrit la mise en œuvre de cette mainmise du marché sur un créneau visiblement porteur, ainsi que son extension à d’autres secteurs, repérables dès la prise de conscience des problèmes écologiques dans les années 1970. Quels projets politiques auraient pu alors y répondre ? le pétrole était roi et la voiture aussi – comme aujourd’hui ; on tergiverse, se laissant dire que « les crises du capitalisme sont des crises que la Nature fait au capitalisme » plutôt que le contraire, à moins que l’on ne minimise le danger climatique ou que l’on dénie toute valeur aux constats scientifiques… Quinze ans après, on a eu l’espoir de concilier écologie et économie avec les tentatives de développement durable, d’économies d’énergie, de régulations - qui ont vite fonctionné selon une logique marchande. Parallèlement à ces années de recherches et de débats, pointe l’idée de transformer les systèmes socio-écologiques en fonction des changements qui se profilent. Loin d’envisager de planifier une réponse à la dégradation écologique, les économistes considèrent celle-ci comme un donné auquel les sociétés peuvent s’adapter ; n’ont-elles pas depuis les débuts de l’humanisation fait preuve de leurs capacités de résilience ? Si la température monte, l’Homme s’y adaptera et le marché s’emploiera à lui faciliter la tâche. Le discours environnementaliste a parfois emboîté le pas à de tels propos ; signe de renonciation que récuse l’auteur, argumentation à l’appui.
Or, il faut constater que rien de sérieux n’est entrepris pour éviter la catastrophe climatique ; le succès des grandes conférences internationales, de Rio à la COP21, ne suffit pas à imposer la réduction des gaz à effets de serre ; les grandes multinationales sont plus puissantes que beaucoup d’États ; quant à la logique du marché et du néo-libéralisme, elle s’accorde au désir souvent exprimé de « moins d’État », moins de régulation, bref moins de démocratie. L’auteur en vient à se demander si le récent concept d’Anthropocène (les humains sont tous responsables des désordres écologiques) ne devrait pas être remplacé par celui de Capitalocène : d’une part en effet, tous les peuples, toutes les sociétés ne sont pas responsables des mêmes désordres de façon identique, et d’autre part, c’est le capitalisme qui porte la responsabilité de miser sur les capacités humaines d’adaptation et de flexibilité. « Organiser la nature » de la sorte, apporte bien entendu la certitude de vendre assurances ou semences adaptées à la sécheresse, c’est aussi créer de nouvelles vulnérabilités dont le phénomène migratoire n’est pas le moindre. Nous sommes entrés dans le temps de la « grande » adaptation, sous l’égide du capitalisme et l’on s’aperçoit combien il est de plus en plus difficile aux États de réagir et de réguler, combien il nous devient difficile d’échapper à l’objectif non-dit de nous rendre adaptables à la dégradation de notre habitat.
Romain Felli, en brève conclusion d’un essai sans concession et fort documenté, ne peut qu’exhorter chacun à réagir et à participer à un « contre mouvement » de protection sociale et démocratique qui, avant tout, romprait avec le néolibéralisme, et mettrait en place un socialisme écologique et démocratique. Ce serait le meilleur espoir de résister à la catastrophe.

Compte-rendu de Jacqueline Amphoux, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016 

Christos Ikonomou : ÇA VA ALLER, TU VAS VOIR

Ça va aller, tu vas voir
Christos Ikonomou
Quidam, 2016, 221 p., 20 €

Seize nouvelles, regroupées sous le titre « Ça va aller, tu vas voir », ainsi se présente cet ouvrage de C. Ikonomou, journaliste grec, qui a déjà publié d’autres recueils de nouvelles.
C’est la Grèce d’aujourd’hui qui nous est présentée ici, une Grèce en proie aux pires difficultés économiques, sociales, politiques. Loin de l’image de carte postale de vacances heureuses au soleil : ici, dans les faubourgs, les zones portuaires sans activité, les entrepôts fermés, le ciel est souvent bas, gris, il fait froid, il pleut, la mer est hostile. Et les « héros » de ces récits sont de pauvres gens, sans argent, sans travail, souffrant du froid et même de la faim, sans espoir. Il ne leur reste que leurs rêves : rêves de partir ailleurs, de retrouver du travail, de recevoir de la « Sécu » de quoi se soigner, de quoi acheter « un œuf Kinder pour le petit ».
« Et ça va aller... » pourtant. Récits bouleversants, qui seraient désespérants s’il n’y avait en filigrane la présence d’un peu d’amour, d’un peu d’amitié et de solidarité. Il y a aussi de l’ironie, de la fantaisie, même de la poésie. Le talent de l’A. est vraiment exceptionnel, pour nous rendre si proches ses personnages. On a l’impression de les voir, de les entendre, avec leurs mots à eux, dans leur langage imagé, coloré, brutal parfois, mais toujours très vivant.
Au service de ses récits, l’A. emploie une langue d’une incroyable variété, tout à la fois pauvre, simple, précise, concise. Le lecteur est parfois frappé par d’éblouissantes trouvailles poétiques qui jaillissent soudain, inattendues.
Par la profondeur des sujets traités, la richesse de l’évocation de la vie dans la Grèce d’aujourd’hui, par la diversité des personnages de ces nouvelles, ce livre est un vrai régal de lecture.
Il faut apprécier la qualité du travail du traducteur : difficile, sans doute, de traduire une prose si irrégulière dans la conception originale, avec des sous-entendus et sa ponctuation fantaisiste. C’est une écriture véritablement anarchique. Mais le résultat est une totale réussite : c’est un livre qu’on ne lâche pas.
Compte-rendu de Paule Baltzinger, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016

Marcel Yanelli : J'AI MAL À L'ALGÉRIE DE MES VINGT ANS

J'ai mal à l'Algérie de mes vingt ans. Carnets d'un appelé, 1960-1961
Marcel Yanelli
L'Harmattan, 2016, 253 p., 27 €

Marcel Yanelli, venu d'une famille d'immigrés italiens demeurant en Saône-et-Loire, est l'un des « appelés » qui firent la guerre en Algérie au début des années 60. Aujourd'hui âgé de 78 ans, il reprend les notes qu'il rédigeait quotidiennement à l'époque et les transcrit sur un ordinateur. Telle est l'origine de cet ouvrage. Celui-ci est inévitablement répétitif. Il n'en est pas moins intéressant.
Il l'est d'abord parce qu'il nous fait saisir de la façon la plus concrète et la plus vivante ce qu'était l'existence des « bidasses ». Des « accrochages » avec les fellaghas, bien sûr, mais aussi des « sorties » en vue de piéger, déloger, détruire un ennemi presque insaisissable, sorties extrêmement fatigantes et souvent vaines. Et puis d'interminables journées passées à ne rien faire. Alors on jouait au foot, au volley, à la belote, les cadres s'efforçant tant bien que mal d'occuper les hommes en réinstallant dans le bled les activités de caserne : exercices de camouflage, d'embuscades, de tir, jusqu'aux marches au pas cadencé dans les rues des villages. La vie c'était aussi laver et recoudre ses habits, soigner de multiples ennuis de santé : infections, coliques à répétition… Enfin surtout le courrier : le « moral » tient plus ou moins aux lettres qu'on reçoit et qu'on envoie.
L'intérêt de ce livre c'est aussi la découverte de l'auteur. Ce n'est pas un « appelé » comme les autres. Bien qu'ayant quitté tôt l'école, c'est un grand lecteur, pas seulement des policiers à trois sous, mais aussi des livres qui portent à la réflexion comme Graham Green ou Malraux. Surtout, il est communiste comme d'autres sont religieux, rempli d'une foi que même la découverte des abominations staliniennes n'atteint pas. Le communisme est pour lui générosité, entraide, respect. C'est le moment où le Parti a décidé qu'il fallait accepter la mobilisation et, là-bas, diffuser auprès des appelés les mots d'ordre pacifistes. Yanelli y va donc, mais se trouve incessamment partagé : contre la guerre, certes, mais il n'est pas possible de se désolidariser des camarades en opération. Du moins fait-il œuvre d'humaniste. Face à des jeunes soldats complètement détruits moralement par l'ambiance - haine des « bougnoules » - il s'interpose autant qu'il est possible quand ils profitent des opérations de fouilles pour voler, quand ils approuvent les tortures, quand ils violent voire tuent des femmes. « C'est la faute du capitalisme », dit-il. Retenons surtout que ce communisme-là force le respect. Un livre que j'ai trouvé admirable.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016

Dominique Schnapper : LA RÉPUBLIQUE AUX 100 CULTURES

La République aux 100 cultures
Dominique Schnapper
Arfuyen, 2016, 128 p., 10 €

La France est un vieux pays d'immigration : Polonais, Belges, Italiens, Espagnols entre les deux Guerres, surtout Nord-Africains depuis les années 50. Jusqu'à ces dates, l'intégration des immigrés s'est faite assez bien, en un temps où la tradition « républicaine » donnait la priorité à l'acquisition de la citoyenneté par l'école, la langue, le service militaire et la fierté nationale. Depuis, il n'en est plus de même. Pourquoi ? C'est ce que tente d'expliquer l'auteure avec ses compétences de sociologue.
Un nouveau modèle s'est peu à peu imposé sous l'influence des pays anglo-saxons et des institutions européennes : la priorité à l'expression des particularités culturelles allant parfois jusqu'au « communautarisme », c'est-à-dire la reconnaissance dans les lois de statuts particuliers accordés à diverses communautés ethniques. L'auteur montre le danger d'une telle politique : elle cristallise des particularismes aux dépens de ce qui unit, elle va contre le principe d'égalité des droits. Aussi propose-t-elle qu'on mette sur ce plan des limites, veiller en particulier à ce que les groupes ainsi reconnus respectent bien les droits de l'homme.
On connaît les ratés de l'intégration, spécialement mis en lumière par les émeutes de 2005 en région parisienne. L'auteure analyse cet événement dramatique avec beaucoup de finesse. Des enfants d'immigrés se trouvent privés des traditions familiales de leurs parents et intègrent mal les nécessités de la vie moderne, le plus souvent parce que leur scolarité ne débouche pas sur un emploi stable. Certes, l'assistanat empêche la véritable misère mais a l'énorme inconvénient de créer des humiliés, bientôt emplis de haine contre la France et sa culture, haine qu'attise, comme on sait, l'extrémisme islamiste. Jouent parallèlement la dégringolade du patriotisme, de la fierté d'être français et le relativisme moral que charrie de nos jours un système médiatique irresponsable avec l'exemple de familles désunies, de la liberté sexuelle sans limite. Joue aussi la disparition du fatalisme des parents au profit d'un esprit de revendication manifesté sans pudeur. La fameuse question de la burqa en est un exemple. Pour l'auteure, son interdiction est pleinement justifiée car c'est une atteinte à l'ordre public. Les femmes qui la portent voient sans être vues, ne peuvent dès lors être reconnues et s'extraient par là même de la société. La conclusion est un appel aux responsables musulmans pour qu'ils prennent conscience du mal fait à leur religion s'ils ne prennent pas en mains sa réforme.
Ce petit livre est clair, net, en plein dans notre actualité et je le recommande.

Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016

Boris Cyrulnik : IVRES PARADIS, BONHEURS HÉROÏQUES

Ivres paradis, bonheurs héroïques
Boris Cyrulnik
Odile Jacob, 2016, 231 p., 22,90 €

On ne présente pas Boris Cyrulnik, psychiatre et psychanalyste très apprécié des Français, dont les ouvrages ont déjà connu un immense succès. Il a en particulier créé le concept de résilience. Et il sait de quoi il parle : en effet, tout jeune enfant, il a échappé à la Gestapo alors que ses parents disparaissaient dans les camps de la mort.
Dans cet ouvrage, il se livre avec pudeur, et il explique qu’il s’est construit en appui sur les héros de son enfance, Rémi de « Sans famille », David Copperfield, Oliver Twist ou Tarzan.
Pourquoi les héros sont-ils si importants dans l’éducation d’un enfant ? Parce qu’ils vivent dans un monde de récits merveilleux et terrifiants. Et quand ils parlent des « merveilleux malheurs » dont ils ont triomphé, nos héros nous montrent le chemin. L’A. interpelle notre histoire à travers la sienne car, à y regarder de près, la vie est un champ de bataille, nul n’y échappe. « Pas d’existence sans épreuves, pas d’affection sans abandon, pas de lien sans déchirure, pas de société sans solitude ».
Le héros n’est ni un surhomme, ni une idole ou une divinité, il est plutôt une icône qui, par ses qualités sensibles peut renvoyer à un idéal.
Mais qu’en est-il des héros à l’âge adulte ? Là, le récit de l’A. prend un ton plus grave. Car si l’enfant a besoin de héros pour se construire, l’adulte en a besoin pour se réparer. Et, brusquement, on peut basculer dans un monde qui n’est plus du tout « merveilleux ».
L’adulte admire le héros qui sait dire non, non à la mort, non à la dictature, non au conformisme. C’est difficile de dire non, beaucoup plus difficile que de se conformer à la pensée dominante. En même temps, le résistant qui disait non pendant la guerre ne se voulait pas un héros, ce sont les récits qui l’ont héroïsé. Pour devenir un héros, il faut une mise en scène qui donne une représentation verbale, émouvante et glorieuse de l’évènement. Les héros sont au départ des personnes comme tout le monde, ils n’ont pas de forces surnaturelles. C’est donc l’imaginaire social, collectif, qui va construire une image héroïque, « ce qui peut provoquer des merveilles autant que des tragédies ». Méfions-nous de notre imaginaire ! Car le panurgisme prend un effet rassurant qui nous fait perdre toute autonomie de pensée. Nous, adultes, nous devons exercer notre discernement pour résister aux faux héros, attiseurs de violence, de haine, pourvoyeurs du pire ; ce que l’A. stigmatise sous le terme de « morale perverse ».
B. Cyrulnik fait ici une analyse impitoyable et une mise en garde qui nous concernent tous. Certes, il réfléchit principalement à partir des régimes totalitaires et surtout du nazisme, mais il est facile d’actualiser le propos… Il nous appelle à la vigilance, il dénonce le conformisme des « suiveurs » qui par paresse n’exercent aucun esprit critique ; il dénonce les mises en scènes de la littérature qui soutient les théories totalitaires, soulignant la puissance des mots écrits... et des images dirait-on aujourd’hui.
La dernière phrase du livre est très belle, pleine d’espérance : « Les héros ont transfiguré le deuil de mon enfance en lancinant désir de bonheur ».
Un livre saisissant, qui dénonce tous les mécanismes de fabrication des faux héros modernes. à méditer.
Compte-rendu de Françoise Gougne, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016


LA RESPONSABILITÉ ET SES ÉQUIVOQUES

La responsabilité et ses équivoques
Sous la direction de Frédéric Rognon
Presses Universitaires de Strasbourg (Chemins d’éthique), 2016, 148 p., 22 €

Il s’agit d’un ensemble de contributions, rédigées essentiellement par des enseignants de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, qui, chacune à sa manière, articulent l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. L’éthique de conviction érige des principes comme des absolus auxquels il faut se tenir en toute circonstance et quelles qu’en puissent être les conséquences, autrement dit même si cela produit en fait plus de mal que de bien. L’éthique de responsabilité, au contraire, recherche le moindre mal et prend ses décisions au vu des conséquences qu’elles peuvent entraîner. Mais cette opposition n’est pas absolue. Ainsi, par exemple, Hans Jonas, dans son Principe responsabilité, affirme que notre conviction première et inconditionnelle doit être notre responsabilité vis-à-vis des générations futures.
De plus, comme le montrent plusieurs des contributions de l’ouvrage, la notion de responsabilité a ses équivoques. Ainsi la télésurveillance et la multiplication des mesures sécuritaires relèvent d’une politique de responsabilité ; mais, en voulant tranquilliser les citoyens, on peut non seulement nuire à leur liberté et s’ingérer dans leur vie privée, mais aussi les insécuriser davantage. Autre exemple : considérer, comme le préconisait un projet de loi, que la prison n’a pas seulement pour fonction de sanctionner les condamnés, mais aussi de préparer leur réinsertion afin de leur permettre, à leur libération, « d’agir en personne responsable » peut être considéré comme relevant d’une éthique de responsabilité tout à fait louable, mais peut être vu aussi comme une manière d’exercer une pression moralisatrice sur les détenus. On peut donc se poser la question : jusqu’où doit-on se sentir responsable des autres?
Mais c’est l’itinéraire spirituel et politique de Bonhoeffer qui, sans doute, illustre le mieux la complexité et les ambiguïtés de tous les choix éthiques, quels qu’ils soient, et la contribution de Frédéric Rognon le montre magnifiquement. Dans un premier temps Bonhoeffer, par patriotisme, professe qu’il y a des guerres justes. Mais en 1930, il rencontre le pasteur français Jean Lasserre qui défend déjà d’intransigeantes positions pacifistes, et, de ce fait, il professe que « même dans l’angoisse et dans la détresse, il n’y a pas d’échappatoire devant le commandement du Christ ordonnant qu’il y ait la paix ». Alors il considère que l’éthique de conviction, se référant à des principes absolus, ne peut se contenter d’être une loi pour des relations courtes et interpersonnelles, mais doit aussi avoir le dernier mot même dans le champ des relations politiques et internationales. Nouveau tournant au début de 1939, Bonhoeffer traverse une profonde crise existentielle et se rapproche des résistants qui cherchent à assassiner Hitler. Il professe alors que les choix que le chrétien est amené à faire ne peuvent répondre à des principes intangibles, mais doivent à chaque fois tenir compte du contexte. La voix de la conscience doit l’emporter sur toute autre considération, y compris morale et religieuse. Il faut prendre le risque non seulement de la désobéissance aux hommes, mais aussi du péché envers Dieu, en comptant finalement sur sa grâce.
On ne pouvait mieux illustrer la complexité dramatique de la notion de responsabilité.
Compte-rendu d’Alain Houziaux, paru dans la revue LibreSens n°227 de septembre-octobre 2016