FAMILLE ET CONJUGALITÉ

FAMILLE ET CONJUGALITÉ. Regards chrétiens pluridisciplinaires
Nicole Deheuvels et Christophe Paya (dir.)
La Cause/Excelsis, 2016, 528 p., 39 €

Aujourd'hui où le modèle traditionnel de la famille semble ébranlé par de nouvelles attitudes, ce gros livre auquel 42 spécialistes ont collaboré paraît bien utile. En effet, il traite du couple et du célibat, de la famille/des familles dans tous leurs aspects : bibliques et théologiques certes, mais aussi historiques, sociologiques, philosophiques et psychologiques, juridiques, pédagogiques, médicaux parfois… Une bibliographie très complète accompagne chacun des 51 articles. Avec son Index thématique, cet ouvrage se présente comme un vade-mecum familial. Il fait l'éloge du mariage traditionnel considéré comme le pivot, montrant à la fois la force du lien et sa vulnérabilité, « le mariage indissoluble et destructible ». Il se subdivise en cinq parties qui attestent  bien la richesse de son contenu : La notion de famille dans la Bible et la théologie chrétienne ; Histoire et sociologie de la famille ; Couples et familles, les défis d'aujourd'hui ; Familles en souffrance ; L'Église et la famille.
Cependant, ne peut-on y trouver une lacune ? « Jusqu'à ce que la mort nous sépare », voici un élément de la promesse de mariage qui n'est pas pris en compte, alors que les autres sont bien décortiqués. La rupture du mariage n'est envisagée que sous l'angle du divorce. Le seul deuil étudié est celui de l'enfant à naître. Les mots veuf/veuve sont absents de ce gros livre. Bien sûr, on peut toujours se rabattre sur l'article « célibataires », mais l'environnement est différent : le célibataire regarde vers l'avenir et le veuf vers le passé.
Néanmoins, la multiplicité des thèmes abordés et des points de vue devrait susciter réflexion et débats. De plus, c'est un livre de conciliation car devant les problèmes, les difficultés, les souffrances même, il cherche à donner des pistes pour les résoudre et aider chacun à mieux vivre sa vie de couple ou sa solitude.
Compte-rendu de Gabrielle Cadier-Rey, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017

Flemming Fleinert-Jensen : AUJOURD’HUI – NON PAS DEMAIN !

Aujourd’hui – Non pas demain ! La prière de Kierkegaard
Flemming Fleinert-Jensen 
Olivétan, 2016, 135 p., 14 €

Un langage peut-être inhabituel pour beaucoup de lecteurs. Les prières de Kierkegaard sont à lire à haute voix. Bien loin de la répétition de classiques textes liturgiques ou bibliques, elles manifestent un véritable dialogue : paroles abondantes de l’A. qui expriment ses pensées les plus profondes jusqu’au moment où elles deviennent plus retenues et parviennent au silence, jusqu’à la grâce de l’écoute et de la reconnaissance de Dieu. Ces textes sont à la fois adressés aux trois personnes de la Trinité et à l’Église dont il critique vivement le manque de cohérence, les contradictions et la faiblesse du témoignage. Au lieu de se confier dans une foi définitivement acquise et conditionnée par la prédication de l’Église, ne vaudrait-il pas mieux se situer dans une attitude personnelle de recherche de la foi ?
Kierkegaard ne participe pas à la spéculation théologique : il est à la fois critique, philosophe et église, l’évêque luthérien de Copenhague en particulier, n’en est pas moins respectueux de son église. La prière de Kierkegaard, comme une maïeutique, fait naître, chez ceux qui l’empruntent, la vraie disposition nécessaire. Tout comme le « shema » du judaïsme, la première réponse de l’Eternel c’est simplement « écoute ! ». Prier c’est porter attention sur soi et aussi bien sur les autres pour lesquels on prie : « produire hors de soi ce qui s’y trouve en puissance » comme l’écrit André Reix à propos d’un ouvrage de Nelly Viallaneix. C’est aussi s’instruire du présent, « vivre c’est être aujourd’hui » comme le lys des champs et l’oiseau du ciel, sans souci du lendemain, aller aujourd’hui à la rencontre de Dieu.
poète. Il est artisan de langage. C’est pourquoi ses prières dépassent les limites religieuses qui leur sont le plus souvent assignées. Kierkegaard souvent dressé contre les responsables de son
On sera étonné de savoir que Kierkegaard, porteur de tant de profondeur en ses pensées, tant de clarté en son expression religieuse, n’est pratiquement jamais sorti de Copenhague, à l’exception d’un court séjour à Berlin en 1841. Sa connaissance de l’Église est proche et critique. Et c’est pourquoi les prières qu’il exprime constituent un vif témoignage qui éclaire aussi bien notre propre vie aujourd’hui.
Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016


CRISE ÉCOLOGIQUE ET SAUVEGARDE DE LA CRÉATION


CRISE ÉCOLOGIQUE ET SAUVEGARDE DE LA CRÉATION
Une approche protestante
Par Jean-Philippe Barde, Arnaud Berthoud, Jérôme Cottin, Stéphane Lavignotte, Frédéric Rognon, Otto Schaeffer
Première partie, 2017, 156 p., 16 €

Voici un ouvrage collectif que l'on voudrait une mise en route du protestantisme français et pourquoi pas d'un travail œcuménique ? (l'ouvrage cite au passage l'encyclique Laudato Si). 
La diversité des approches, de même que celle de leurs auteurs et de leurs références, témoigne à la fois du souci de témoigner d'où l'on parle et d'une volonté de convergence qui justifie un engagement éthique. Il s’agit de revenir aux fondamentaux de notre héritage protestant, même si la liste est loin d'être complète ou homogène.
La référence biblique est omniprésente, surtout comme citation, à travers l'usage fait par tel ou tel théologien. Les notions de création, d'eschatologie, de « domination » de l'homme sur la nature et surtout de limites sont abordées. Nous sommes invités à ouvrir nos Bibles à partir de la dernière page, l'eschatologie nous renvoyant à notre finitude existentielle, démarche libératrice qui permet de viser une réconciliation universelle.
Il est également profitable de recadrer les dérives calvinistes qui ont servi de justification à toutes les exploitations économiques en retrouvant la rigueur et la simplicité de Calvin : notre monde, la nature, est le lieu où s'exprime la volonté divine et où l'homme trouve sa place dans la responsabilité et la louange.
Avec un article détaillé et clair sur la critique du phénomène technique dans la pensée de Jacques Ellul, on aborde les enjeux actuels auxquels nous sommes confrontés, à la fois au plan sociologique et au plan de l'engagement chrétien.
Le chantier amorcé par le livre s'ouvre par un débat sur la question de l'économie : il nous manque une économie du « bien commun » et ce n'est pas l'argent qui peut jouer ce rôle. L'ouvrage s'achève sur une réflexion à propos de l'esthétique, vers une célébration de l'évanescence et un ressourcement dans la nature habitée. Chaque article offre une bibliographie sélective qui peut être un bon instrument de travail pour des groupes.
Compte-rendu d'Yves Ellul

Daniel Bourguet : SUR LES BORDS DU JOURDAIN

SUR LES BORDS DU JOURDAIN. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit
Daniel Bourguet
Olivétan (Veillez et priez), 2016, 167 p., 14 €

Quand un bibliste chevronné comme Daniel Bourguet, vivant sa spiritualité au contact de ceux qui viennent se ressourcer auprès de lui dans son ermitage cévenol, se propose de nous faire partager le mystère de la Trinité, on se réjouit d’avance du parcours spirituel qu’il nous invite à faire avec lui.
Dans ce bref ouvrage, il ne sera pas question d’histoire du dogme de la Trinité, de sa pertinence ou de sa contestation, ou encore de sa formulation aux cours des siècles. L’auteur prend le parti de se situer en amont, au moment où le mystère de la Trinité, comme il aime à le nommer, se dessine dans les textes bibliques, en particulier lors du baptême de Jésus.
Partant de la rencontre de Jésus avec Thomas (Jean 20), D. Bourguet analyse ensuite avec beaucoup de finesse les récits du baptême de Jésus chez Marc, Matthieu et Jean, après un détour par les principaux textes des épîtres du NT témoignant de la divinité du Christ, pour laisser mûrir dans l’esprit de ses lecteurs la conviction qu’il a lui-même perçue et éprouvée : « la divinité du Christ n’est pas une vérité qui s’impose à la raison humaine (…) ; elle est un mystère divin qui est donné par révélation et par illumination de l’intelligence ; c’est l’Esprit saint et Dieu le Père qui donnent aux hommes de s’ouvrir à ce mystère ». L’exemple de Thomas reconnaissant en Jésus son Seigneur et son Dieu est l’archétype de la foi en la Trinité.
D. Bourguet propose une double démarche, structurant les cinq chapitres de son ouvrage : celle d’une lecture exégétique et spirituelle, attentive à tous les méandres des textes des évangiles, puis une retraduction des résultats acquis dans le style contemplatif d’une prière imaginaire du disciple André, dans le jardin de Gethsémané, prière permettant d’approfondir la relation avec le Christ et forger la Trinité comme une conviction solide. Quelques longueurs et de nombreuses reprises n’enlèvent rien à l’originalité de ce nouvel opuscule dans la série « Veillez et priez » publié chez Olivétan pour l’édification et l’éducation du peuple chrétien.

Compte-rendu de Daniel Bach, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017

Nicolas Cadène : 50 NOTIONS CLÉS SUR LA LAÏCITÉ POUR LES NULS

50 NOTIONS CLÉS SUR La laïcité pour les nuls
Nicolas Cadène
First Editions, 2016, 238 p., 8,95 €

Ce livre est l'œuvre d'un juriste responsable d'un service de l'État, l'Observatoire de la laïcité. Son objectif est limité : il ne s'agit pas d'évoquer les problèmes de la laïcité en France et les différents courants qui s'en saisissent. Il est seulement de fournir une sorte de vade-mecum à toute personne désireuse de connaître l'état précis de la législation française sur ce sujet. L'auteur y parvient par le moyen de cinquante rubriques brèves, chacune traitant d'un point particulier.
On peut distinguer deux parties. La première est un historique de la laïcité : du Moyen Âge, quand elle n'existait pas, à nos jours, en passant par l'Édit de Nantes, la Révolution, les lois de la IIIe République, la question du voile, etc. Pour prendre l'exemple du XIXe siècle, on découvre qu'il y eut plus que les événements célèbres comme la Déclaration de 1789 ou la fondation de l'école laïque, mais aussi, sous Bonaparte, le code civil règlementant le mariage et le divorce en contradiction avec le droit canon, l'autonomie des lycées par rapport à l’Église ; sous la Restauration le maintien de la liberté religieuse, même si, par ailleurs, le catholicisme redevint alors « religion d'État ».
La deuxième partie traite de problèmes particuliers comme de savoir ce que les pouvoirs publics peuvent ou non subventionner, la distinction en matière de règles selon qu'on est dans l'espace privé, dans l'espace public, dans des entreprises ou des services sociaux (par exemple, que faire à l'hôpital, à l'école, au cimetière ?) Sont évoquées aussi les limites nécessaires à la liberté d'expression, les problèmes liés aux sectes, les cas particuliers d'Alsace et de certains Territoires d'Outremer, l'existence des aumôneries.
Sans prétention, ce modeste ouvrage peut rendre bien des services.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016

Marie Huber : UN PURGATOIRE PROTESTANT ?

Un Purgatoire protestant ?
Essai sur l'état des âmes séparées des corps
Marie Huber
Labor & Fides, 2016, 317 p., 26 €

Ce livre nous présente la pensée théologique d'une femme, Marie Huber, protestante qui vécut entre Genève et Lyon dans la première moitié du XVIIIe siècle et dont les œuvres sont demeurées longtemps anonymes. La première est un essai paru en 1731 intitulé Sentimens differens de quelques théologiens sur l'état des âmes séparées des corps. Comme ce titre l'indique, il s'agit de considérations sur le sort dans l'autre monde des personnes décédées. Marie Huber expose son point de vue en quatorze lettres qui sont ensuite l'objet de discussions abondantes et, disons-le, confuses. Pour notre bonheur, l'introduction d'Yves Krumenacker, historien professeur à l'université de Lyon, facilite la compréhension de l'ensemble.
Marie Huber refuse l'idée que la justice de Dieu ferait obstacle à sa bonté. Dieu est un être bienfaisant qui veut tout le bonheur de ses créatures. Elle entreprend de le démontrer à l'aide de nombreuses références bibliques qu'évidemment il faut savoir comprendre : « Ce que je sais de la spiritualité de Dieu nous empêche d'entendre à la lettre ce qui est dit de ses yeux, de ses mains, de ses narines, de sa colère, du feu éternel. Il faut ne recevoir à la lettre que ce qui s'accorde avec les vérités fondamentales, par exemple que Dieu a fait don de son Fils à tous les hommes. »
Dès lors, elle refuse que l'on classe les hommes en deux catégories, les élus et les damnés, car la majorité d'entre eux se trouve entre le bien et le mal. À ses yeux, il n'y a pas de véritable enfer, mais un lieu où les âmes sont appelées à se purifier et où les souffrances qu'elles endurent ne sont pas le fait de Dieu, mais le résultat de ce qu'elles ont elles-mêmes semé dans leurs vies antérieures et dont elles prennent lentement conscience. En tout état de cause, il ne s'agit sûrement pas d'un séjour éternel.
Cette conception fut vivement contestée, surtout en pays luthérien. Dire cela, n'était-ce pas encourager la licence ? Surtout, c'était faire bon marché du salut par la seule grâce. C'était enlever à la mort de Jésus sa vertu salvatrice. Et puis cela revenait à réintroduire ce Purgatoire que l'on avait si vivement reproché aux catholiques.
En fait, Marie Huber était à l'avant-garde d'une conception neuve du christianisme. Voilà que les priorités changeaient. Le souci du Jugement dernier, de l'Enfer déclinait. À l'inverse, l'idée de bonheur progressait : bonheur sur terre et aussi dans l'au-delà. L'accent était mis désormais sur l'agir moral et sur les péchés individuels, sur la conscience qui seule importait. Telle est, par exemple, la spiritualité de Jean-Jacques Rousseau écrivant la Profession de foi du vicaire savoyard, croyant plus à la « religion naturelle » et conforme à la raison qu'à la religion révélée. Nous sommes dans la culture des Lumières, en pleine ascension. Le protestantisme s'en trouve bousculé. Calvin, la Prédestination ne sont plus reçus comme jadis et l'on voit des pasteurs assurant que le salut par la seule grâce, cela ne se peut ; il y faut aussi l'effort humain.
Paul Hazard parlait dans son livre célèbre de « la crise de la conscience européenne ». Celui de Marie Huber nous présente un aspect de cette crise que peu d'entre nous soupçonnaient.

Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017

Jean Baubérot et le Cercle des Enseignant.e.s laïques : PETIT MANUEL POUR UNE LAÏCITE APAISÉE

PETIT MANUEL POUR UNE LAÏCITÉ APAISÉE
à l'usage des profs, des élèves et de leurs parents
Jean Baubérot et le Cercle des Enseignant.e.s laïques
La Découverte, 2016, 235 p., 12 €

Voici un petit livre qui sera très utile à tous ceux que préoccupe, dans leur vie de tous les jours, la question de la mise en œuvre de la laïcité. Une introduction explique pourquoi ce petit livre a été écrit : une réflexion et une réponse à des situations vécues par les auteurs dans leur vie d'enseignants en Seine-Saint-Denis : quelle conduite avoir en face de cas concrets de refus de « l'autre », quel qu'il soit ?
Après un exposé historique sur la situation à la fin du XIXe siècle et sur les raisons qui, à l'époque, ont conduit à la loi de 1905, 14 questions de principe puis 13 questions de pratique sont posées, avec des réponses de moins de 10 pages chacune : cela est très près de la vie quotidienne, plus particulièrement la vie dans une école. À la fin de chaque chapitre, une ou deux références bibliographiques permettent d'aller plus loin.
Sur les principes, quelques titres de chapitres : « La laïcité à l'école est-elle une exception française ? » ; « Le combat pour la laïcité a-t-il été aussi le combat pour l'égalité hommes-femmes ? » ; « Pourquoi l'islam est-il au centre des débats contemporains sur la laïcité ? », etc.
Quelques questions pratiques : le voile à l'école, les sorties scolaires, l'enseignement de la laïcité, l'étude des œuvres religieuses...
Un exemple : « Que faire si un.e. élève refuse un cours d'EPS pour des raisons religieuses ? » La réponse aborde en premier « le cadre institutionnel » (loi de 2004 et circulaires du 18 mai et du 13 juillet 2004) ; puis « se poser des questions pour anticiper les difficultés » (se demander si la raison religieuse invoquée n'en cache pas une autre, si les vestiaires sont bien adaptés à la préservation de l'intimité...) ; enfin sont proposées des « pistes didactiques et pédagogiques » : toujours rechercher le dialogue, « montrer que la liberté d'expression des convictions religieuses a pour limites le fonctionnement de l'établissement et l'égalité des élèves face aux enseignements ».
À utiliser sans modération !

Compte-rendu d’Antoinette Richard, paru dans la revue LibreSens n°229 de janvier-février 2017

Daniel Reivax : RAOUL ALLIER

Raoul Allier. Un prédicateur en temps de guerre (1914-1917)
« Contre la résignation »
Daniel Reivax
La Cause, 2016, 150 p., 10 €

Professeur de philosophie, membre de l'Union des Églises Évangéliques Libres, Raoul Allier (1862-1939) est, depuis le début du siècle, chargé de cours à la Faculté de théologie protestante de Paris. Il est ce que nous appellerions « un chrétien engagé ». Il adhère à la Fédération des Étudiants Chrétiens, participe à sa revue, Le Semeur. Derrière Tommy Fallot, il est parmi les fondateurs du Christianisme Social. Disciple de Charles Péguy (qui lui ouvre les colonnes des Cahiers de la Quinzaine), il soutient Dreyfus. Il s'engage en faveur de la Séparation des Églises et de l’État, défend la cause des femmes (sans vouloir cependant leur ouvrir la carrière pastorale !). Intéressé par l'action missionnaire, il prend nettement parti pour les indigènes contre les colons et défend leurs revendications nationalistes.
Survient la Guerre. Très motivé, excellent orateur, il accepte la responsabilité que lui offre la Fédération Protestante de France de faire, dans les différents temples de Paris, des conférences où sont liées l'évocation de l'actualité et l'annonce de la Parole, au titre, pourrions nous dire de « prédicateur laïc ». Plus de quatre-vingts « conférences » sont ainsi prononcées jusqu'en 1917 avec un succès constant. Allier est écouté avec d'autant plus de ferveur que le malheur qu'il évoque est aussi le sien, son fils de 23 ans ayant été tué dès le premier mois de la guerre.
Que dit Allier ? D'abord que cette guerre est « juste ». Certes, il convient de la mener sans haine, mais avec l'assurance que les Français sont dans leur bon droit car ils défendent leur liberté et leur territoire. Il n'a pas le moindre doute sur la totale responsabilité de l'Allemagne et soutient que le pacifisme reviendrait à refuser aux Belges le secours qu'ils attendent. Dans le propos d'Allier, deux thèmes se suivent incessamment : oui, la guerre est horrible, la brutalité sans limite, des innocents par milliers tombent… Mais le Christ aussi a connu tout cela et le débouché fut la Résurrection. Il faut donc être assuré que la justice est plus forte que la mort, qu'aux tribulations succédera le salut. « Alors, dit-il, ne vous complaisez pas dans votre douleur, battez-vous, résistez, tenez ferme. Vous qui êtes à l'arrière, soutenez ceux du front : donnez, écrivez, acceptez les sacrifices nécessaires... ». Raoul Allier est le témoin d'un protestantisme sortant, à l'occasion de la Guerre, de la marginalité qui a été longtemps la sienne, de plain-pied avec les Français, avec la République. Nous sommes les héritiers de ce protestantisme-là, même si, à l'évidence, nous sommes d'une autre époque et face à d'autres problèmes.
Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016


MINORITÉ ET COMMUNAUTÉ EN RELIGION

Minorité et communauté en religion
Sous la direction de Lionel Obadia et Anne-Laure Zwilling
Presses Universitaires de Strasbourg, 2016, 293 p., 26 €

Ce livre porte sur les communautés religieuses qui se trouvent en situation de minorité dans leur pays et souvent, de ce fait, en butte à l'hostilité de populations adeptes d'autres religions qui les redoutent et parfois les persécutent. Le cadre envisagé est immense : de l'Antiquité à nos jours et sur tous les continents. On devine que la motivation des promoteurs de l'ouvrage réside dans la terreur islamiste aujourd'hui présente dont une raison est, à l'évidence, la difficile cohabitation de populations aux traditions culturelles et religieuses très différentes.
Le malheur est que nous n'avons pas là l'œuvre d'un auteur mais de quatorze ! Chacun traite d'un aspect du sujet selon sa spécialité, sans trop se soucier des autres. Même si domine le thème indiqué ci-dessus, le résultat est un fouillis dont je ne sais trop quoi tirer. Voici néanmoins quelques faits, quelques idées. Je laisse de côté deux longs exposés, l'un sur l'histoire de l'Inde avec le problème du conflit des musulmans et des Hindous, l'autre sur l'évolution de l'athéisme, pour m'en tenir à ce qui suit.
D'abord ce qui se passa dans le monde romain à l'égard des juifs aux IVe et Ve siècles. Ils sont reconnus en tant que « nation » et, à ce titre, protégés, mais les positions d'autorité leur sont interdites. Puis, dans les pays conquis par les musulmans, un statut analogue fut adopté pour les chrétiens : ils sont protégés, mais doivent payer un impôt spécial, signe de leur sujétion. La situation des juifs dans l'Europe médiévale fut du même ordre, mis à part les débordements et les violences intervenus à la fin du Moyen Âge. L'irruption de la Réforme en France aux XVIe et XVIIe siècle entraîne un problème de même sorte. Pour l’Église, pas question d'admettre sa division. N'était-elle pas « le corps du Christ » ? On exclut donc la Réforme : elle n'était à ses yeux qu'hérésie. Sauf que, dans la pratique et passé le temps des guerres, il fallut bien s'arranger. Alors, dans telle ou telle ville de France, un modus vivendi fut mis en place, comme se partager les fonctions de magistrat.
Autre point fort intéressant : l'attitude complètement différente de la France et de la Grande-Bretagne face à la pénétration de minorités religieusement non conformes. En France, à la Révolution, on considéra que les juifs, libérés des interdits qui pesaient sur eux jusque là, ne pouvaient, au nom de l'égalité, jouir de droits particuliers. « Il faut tout refuser aux juifs en tant que nation, tout leur accorder comme individus », avait déclaré le comte de Clermont-Tonnerre. Dans cette ligne, la France considère aujourd'hui avec suspicion tout ce qui ressemble au « communautarisme », vu comme une menace pour l'unité de la République. La Grande-Bretagne, pour sa part, fait le choix inverse : chaque communauté s'organise à sa guise dans la limite, évidemment, du respect des lois. L'Allemagne hésite entre les deux modèles.
Ce livre est riche. Il colle parfaitement avec l'une de nos préoccupations majeures. Mais son accès est malaisé.

Compte-rendu de Jean-Claude Widmann, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016

LE FINANCEMENT PUBLIC DES CULTES DANS UNE SOCIÉTÉ SÉCULARISÉE

Le financement public des cultes dans une société sécularisée
Presses Universitaires de Strasbourg (Revue du droit des religions n° 1, mai 2016), 166 p.

Cette Revue, dont c’est le premier numéro, a pour ambition « d’offrir une meilleure compréhension des enjeux relatifs à l’encadrement juridique du phénomène religieux dans nos sociétés contemporaines ».
Pour chacune de ses publications, cette revue présentera « un dossier thématique rendant compte de nouveaux questionnements et problématiques », des varia concernant des recherches originales, des chroniques d’actualité.
C’est l’Unité de recherche Droit, Religion, Entreprise et Société (Université de Strasbourg et CNRS) qui propose cette passionnante et si novatrice approche du droit applicable aux religions.
Concernant ce premier numéro, son dossier de fond, « Le financement public des cultes dans une société sécularisée », présente une réflexion approfondie sur l’évolution des modes de subventionnement des cultes. Six articles examinent les statuts établis autant que les évolutions des régimes de financement public et les pratiques émergentes. Ceci en France comme en Europe.
Les varia, d’une lecture aisée, concernent ici « L’office du juge pour arbitrer les conflits en matière de normativité juridique versus religieuse », « Les limites de la liberté religieuse du détenu », « Le droit à l’objection de conscience au service militaire pour motifs religieux ».
Enfin, un ensemble de Chroniques aborde certains sujets d’actualité tels que les crèches de Noël ou le délit de blasphème. Rien de rébarbatif dans des textes instructifs marqués par l’esprit juridique de leurs auteurs.
Une belle et prometteuse Revue dont le CPED suivra avec intérêt le développement !
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°228 de novembre-décembre 2016