Heinz Schilling : MARTIN LUTHER. Rebelle dans un temps de rupture

MARTIN LUTHER. Rebelle dans un temps de rupture
Heinz Schilling
Salvator, 2014, 704 p., 29 €  

L’auteur est un historien allemand mondialement reconnu comme le spécialiste de cette époque dite de la confessionnalisation (XVIe- XVIIIe  siècles). Dans un prologue, sous le titre « Luther, homme d’une époque de foi et de rupture », il affirme d’emblée qu’on est avant tout redevable au réformateur de Wittenberg de « la transformation de la religion en cette force qui allait fasciner pour plus d’un siècle l’Allemagne et l’Europe, une force brillante, soulevant les cœurs, et féconde mais aussi sombre, brisant les cœurs, dévastatrice ». Mais il souligne à quel point l’époque est, à bien des égards, particulière et apporte un éclairage sur Luther lui-même comme sur ses combats. La foi y tient une place considérable et on y ressent une angoisse qui vient du manque de certitude dans la foi, « mais Luther est aussi » le produit « d’une mutation entamée de longue date qui avait des racines dans le Moyen Âge tardif. »
Par ailleurs il précise que c’est en « historien profane des temps modernes » qu’il présente cette histoire et il décrit ceux qui optent pour « l’ancienne Église » les adversaires de Luther, comme Erasme, avec leur valeur propre.
Dans les 600 pages qui suivent, le lecteur accompagne la vie de Luther de la naissance à sa mort évoquée avec beaucoup de précisions, qu’il s’agisse du contexte politique, des circonstances, des lieux, des conditions de vie de cette époque (le jeune moine va à Rome à pied) et la manière dont les fonctions sont réparties dans la société d’alors. L’importance du rôle joué par des personnalités qui entourent Luther ressort particulièrement, ainsi celui joué par Melanchthon. Ce qui frappe aussi dans ce parcours ce sont toutes les sollicitations dont fait l’objet Luther qui doit s’exprimer dans tous les domaines : théologique, ecclésiastique, éthique, sans compter toutes les situations qui suscitent de sa part prise de position ou intervention. La personnalité de Luther se dégage de ces récits, ses capacités de travail, sa résistance, sa disponibilité et son engagement.
 Cette présentation qui va de l’enfance à la mort de Luther est découpée en trois grandes parties très structurées en paragraphes dont les titres précisent le contenu, ce qui facilite la consultation. De nombreuses illustrations éclairent le texte.
Dans l’Épilogue, H. Schilling cherche à déterminer quelle part a prise Luther dans l’avènement des temps modernes. On y trouve des réflexions autour de notions comme l’universalité, la tolérance, mais aussi une mise au point sur « chrétiens et juifs » et ainsi l’occasion de rappeler que, sur ce sujet, Luther s’exprime en théologien, lecteur de la Bible. Manifestement cette partie est marquée par des débats à plusieurs niveaux en Allemagne où, dans les siècles qui ont suivi, Luther a été considéré, selon les époques, comme tour à tour un précurseur ou comme le ou un des responsable(s) de conséquences regrettables. À cet égard l’auteur estime qu’il est faux de faire de Luther un révolutionnaire sous prétexte qu’il combat les autorités de son temps et, de manière générale, on s’égare « quand on disqualifie son insistance centrale sur la religion »
Compte-rendu d’Evelyne Carrez, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017

Marc Frédéric Muller : MARTIN LUTHER (1517-2017). Puiser aux sources du protestantisme



MARTIN LUTHER (1517-2017)
Puiser aux sources du protestantisme
Marc Frédéric Muller
Olivétan, 2016, 218 p., 20 €

Comme le laissent entendre les dates entre parenthèses, ce n’est pas tant un livre tourné vers le passé et tout ce qu’il faut savoir du réformateur, qu’un livre pour discerner ce que notre vingtième et unième siècle peut et doit encore recevoir de lui, dans la différence des circonstances historiques. Comme l’exprime aussi à sa façon la vignette de couverture, il y a toujours à présent pour le protestantisme des choses à construire à partir de l’apport original du premier de ses pères fondateurs.
Nous regrettons d’avoir pris du retard à parler d’un ouvrage qui est nécessaire dans cette célébration des 500 ans de la Réforme et le restera.
L’auteur qui dans tous les domaines cite abondamment Luther, reprend bien entendu ses thèmes essentiels : la foi et la grâce, l’Écriture, l’Église, enfin l’éthique, ainsi que le témoignage qu’implique la foi chrétienne. Mais il s’entoure de nombreux penseurs et théologiens contemporains pour développer la complexité des questions et des choix à faire dans la situation d’aujourd’hui Nous n’en donnerons que quelques exemples.
L’affirmation sur la justification, que Luther redécouvre chez Paul au XVIe siècle, et qui est à base de sa protestation contre les indulgences, reste pour le protestantisme l’article capital : « le salut n’est pas à vendre ». Mais l’auteur montre que l’accord acquis sur ce point entre catholiques et luthériens en 1999 n’est pas aussi complet qu’on l’avait espéré. Ce « consensus différencié » ne conduit pas à une reconnaissance mutuelle totale ; il reste une sorte de frein ou même de blocage dans la démarche œcuménique. Les autorités catholiques continuent d’affirmer que c’est dans la seule Église romaine que subsiste la vraie Église. Malgré la bonne volonté de la « Charte œcuménique européenne » (2001) pour un témoignage commun, les divergences théologiques qui subsistent y font obstacle.
Muller ne craint pas de faire mention de ce qui maintenant choque dans certains écrits de Luther, comme les jugements et invectives contre la papauté ou contre les Juifs. Quant à l’Islam, le réformateur connaissait peu les Turcs « hérétiques ». Mais, surtout vers la fin de sa vie, il jugeait légitime de se battre contre eux.
Dans de nombreux domaines, l’auteur ne cache pas la complexité de la situation contemporaine, et des compréhensions différentes entre les différentes familles issues de la réformation, par exemple à propos du développement rapide des Églises pentecôtistes, qui ne sont plus protestantes que de loin, mais souvent plus vivantes que les Églises historiques.
Naturellement il soulève bon nombre de questions éthiques qui se posent en notre siècle et qui n’ont plus rien à voir avec le monde qu’a connu le réformateur, entre autres ce qui concerne la conjugalité, la procréation, la crise écologique, la menace pour la planète…
« Au terme de ce parcours, écrit l’auteur, il me semble que la relecture de Luther peut apporter de nombreuses pistes pour stimuler la réflexion théologique contemporaine ».
Et de conclure, car c’est bien l’essentiel dans un monde désormais si peu christianisé :
« Redécouvrir sans cesse (comme et avec Luther) la dimension libératrice de l’Évangile et de la foi chrétienne ».
Compte-rendu de Marjolaine Chevallier, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017

Jean Baubérot, Marianne Carbonnier-Burkard : HISTOIRE DES PROTESTANTS


HISTOIRE DES PROTESTANTS. Une minorité en France (XVIe - XXIe siècle)
Jean Baubérot, Marianne Carbonnier-Burkard
Ellipses, 2016, 570 p.
  
Il ne s’agit pas ici de donner le contenu détaillé de ce gros et passionnant livre, nourri des derniers apports de l’histoire, mais d’en préciser les caractères par rapport à de précédentes études. Ce livre est sorti à l’occasion des 500 ans de la Réforme et il représente une synthèse d’histoire sociale, culturelle et religieuse. Il vise un large public, cultivé, curieux de l’existence de ce noyau religieux hétérodoxe, dissident, qui, malgré des persécutions qui l’ont laminé à plusieurs reprises est resté tenace. Le fil directeur de ce livre - et qu’exprime le titre - c’est l’idée de « minorité ». Une minorité active qui, comme l’a montré Patrick Cabanel (cf La Saga Bost), produit plus d’élites intellectuelles par rapport à l’ensemble de la population. Ce qui structure cette minorité, et l’on peut faire les mêmes remarques pour la minorité que représentent les juifs, ce sont ses institutions et pratiques confessionnelles, le sentiment de son identité, son histoire, sa mémoire... L’éclosion, à travers la France, d’une vingtaine de Musées du protestantisme et de lieux de mémoire en est une des traductions. Pendant longtemps, les liens que les protestants français ont eus avec les pays anglo-saxons en ont fait des agents de progrès économique et social. Et au plan politique, les protestants ont été très actifs dans les débuts de la IIIe République, avec les lois de laïcité et la Séparation des Églises et de l’État. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le protestantisme historique s’est fondu dans la société française. Néanmoins, si un homme politique français est d’origine protestante, les journalistes ne manquent pas de le souligner. Le dernier chapitre est fort utile pour comprendre « où en est le protestantisme aujourd’hui ». Il est divers dans ses Églises et expressions cultuelles et pluriculturelles, mais la famille protestante sait se rassembler et son avenir, tout imprévisible qu’il soit, est ouvert ! Ce livre comprend deux parties, de part et d’autre de la Révolution française qui a accordé aux protestants la liberté de conscience et l’égalité avec les autres citoyens. On y trouve quatre cartes représentant la France protestante à différentes époques, seize belles photos hors-texte, un index, un glossaire et une belle bibliographie.
Compte-rendu de Gabrielle Cadier-Rey, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017