Olivier Grenouilleau : LA RÉVOLUTION ABOLITIONNISTE

LA RÉVOLUTION ABOLITIONNISTE
Olivier Grenouilleau
Gallimard, 2017, 504 p., 24,50 €

Vouloir abolir l’esclavage, c’est d’abord reconnaître qu’il existe. En second lieu, c’est se référer à un ensemble de valeurs susceptibles de le remettre en question. En troisième lieu, c’est rassembler un consensus suffisamment large pour que la loi elle-même s’empare de ce sujet et tranche en faveur de l’abolition.
Plus largement, envisager l’esclavage c’est le considérer dans l’ensemble de ses dimensions et non pas se limiter à une analyse immédiate, le plus souvent polémique.
Trois dimensions selon l’auteur, peuvent nous permettre d’approcher cette réalité, mais lesquelles ?
Tout d’abord historique. D’ailleurs,e et XVIIIe siècles occidentaux ont renoué avec ce mode que les XIXe et XXe ont remis en cause.
nous rattachons souvent aux premiers temps de l’Histoire la coutume d’asservir ses ennemis. La Bible résonne des cris de peuples sous le joug. À moins qu’elle n’encourage elle-même cet asservissement. Les Antiquités grecque et romaine nous ont de même longuement décrit les traits civilisationnels d’un mode de vie où l’esclave prenait place de la façon la plus habituelle. Les XVII
Dimension géographique quasi-universelle ensuite : il semble que, quelle que soit la civilisation considérée, asiatique comme africaine, européenne comme américaine, l’esclavage ait souvent constitué un recours. Nous pourrions dire que cette force de travail a constitué un gisement dans lequel l’homme a toujours largement puisé pour satisfaire à ses besoins.
Dimension thématique enfin : religion chrétienne comme musulmane ont trouvé une justification plus ou moins argumentée à la mise en sujétion de populations entières. Ce sont bien sûr les aspects économiques qui ont alors prévalu.
Ceci étant posé, l’intérêt premier de cet ouvrage réside dans l’examen de la doctrine abolitionniste, de sa rhétorique. Dans sa seconde partie, l’auteur évoque le caractère premier de l’impératif moral avec une passionnante rigueur.
Dans une dernière partie intitulée « L’internationalisme », O. Grenouilleau s’attache à explorer universalisme des droits de l’homme et intérêts nationaux. Puis s’interroge sur les liens entre abolitionnisme et colonisation.
Cet ouvrage imposant et important est d’une lecture aisée, fourmillant de vie, admirablement documenté et référencé. Merci à l’auteur pour une bibliographie d’une si grande profondeur.

Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°232 de juillet-août 2017

Yves Charles Zarka : JUSQU’OÙ FAUT-IL ÊTRE TOLÉRANT ?

JUSQU’OÙ FAUT-IL ÊTRE TOLÉRANT ?
Traité de la coexistence dans un monde déchiré
Yves Charles Zarka 
Hermann, 2016, 174 p., 22 €

« Ce n’est pas la tolérance que nous demandons, mais la liberté ! » Cette adresse de Rabaut Saint-Etienne à l’Assemblée constituante de 1789 vient à l’esprit dès qu’il est question de tolérance. Sera-t-elle donc toujours entendue comme le fragile compromis d’un pouvoir qui maintient pourtant ses prérogatives ? Le traité d’une extrême rigueur de Y.C. Zarka se déploie justement entre ces deux pôles d’une réflexion embrassant les questions les plus actuelles qui atteignent les sociétés, les nations, la République. Un traité que pourra méditer tout responsable politique qui souhaite parvenir à une meilleure appréciation des relations humaines possibles dans nos sociétés devenues composites, multiculturelles, dont les personnes se réfèrent à des modèles contradictoires.
 L’auteur trace les voies d’une législation prenant en compte une mondialisation qui n’est pas seulement économique mais aussi culturelle, religieuse, ethnique et appelle à instruire les nouveaux repères d’un vivre-ensemble. Depuis Pierre Bayle, la question de la tolérance n’a cessé d’être traitée. La configuration du monde du XXe siècle, ses prétentions à offrir l’image d’un monde « lisse » - tels le nazisme ou l’URSS - en éliminant toute différence, ne laisse pas d’espace où la tolérance serait simplement vivable. C’est donc dans les travaux de Bayle, Kant, Tocqueville, puis de Rawls et Will Kymlicka (La société multiculturelle) qu’il faudra reprendre les termes de l’argumentation en faveur de la tolérance pour s’orienter vers une conception plus complexe. Le concept de tolérance deviendra en premier lieu une tolérance juridico-politique fondée sur le droit et non sur les vertus, une structure-tolérance et une laïcité qui s’accordent avec la séparation des cultes et de l’État. Ce sera alors une tolérance qui, dans ce monde déchiré, sera une reconnaissance sans réconciliation. Il est évident que la prise en compte d’un tel renouvellement du concept de tolérance est liée à une éducation à la liberté et la solidarité. Le traité n’est donc pas seulement d’ordre juridique : il implique une recherche et une application sur le plan de l’éducation. On ne peut que souligner l’importance et l’urgence de négocier ce tournant décisif qui permet au législateur comme à l’enseignant de s’éloigner des solutions communautaristes et de penser l’unité et la coexistence des différences en d’autres termes compatibles avec les droits de l’homme et la démocratie.

Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°232 de juillet-août 2017

Patrick Cabanel : LE PROTESTANTISME FRANÇAIS

LE PROTESTANTISME FRANÇAIS. La belle histoire
Patrick Cabanel
Alcide, 2017, 160 p., 35 €

Voici ce que l’on appelle un « beau livre », qui, sous un grand format (21x31), met en valeur de splendides photos sur un beau papier. Mais ce n’est pas seulement un beau livre, c’est aussi un ouvrage qui peut apporter beaucoup pour une meilleure connaissance de l’histoire du protestantisme français et de l’esprit qui l’anime.
Chaque page de gauche, ou parfois une double page, présente un objet, une image ou un document issu des collections des dix-huit musées français et genevois du protestantisme. Sur la page de droite, ou la suivante, Patrick Cabanel, qui a fait la sélection de toutes les illustrations, les commente en ouvrant largement les champs de l’information et de la réflexion. De la part de Patrick Cabanel, on ne peut que s’attendre à la présentation claire, précise et fondée des donnés historiques. Mais on apprécie aussi ses vues générales et sa façon de définir, au fil des textes, ce qui est au cœur de la conscience protestante française.
Parmi les pages les plus originales, on note Le chant des Protestants, La guerre des images, Prédicateurs, intellectuels et poètes, Une architecture pour la Réforme française, Peindre contre la Révocation, La Colombe mystique dans les fentes des rochers, 1000 temples, Les colporteurs bibliques, Le patois de Canaan, Alexis Muston le vaudois surdoué, Le Protestantisme un luxe… Même si on est déjà bien informé, on découvre des données peu connues... et on réfléchit !
On trouve en annexe l’implantation des musées protestants et une large bibliographie correspondant à chaque page du livre !
Unique dans son projet et dans sa réalisation, ce livre est à marquer d’une pierre blanche !
Compte-rendu d’Olivier Pigeaud, paru dans la revue LibreSens n°232 de juillet-août 2017

Matthieu Arnold : MARTIN LUTHER

MARTIN LUTHER
Matthieu Arnold
 Fayard, 2017, 686 p., 25 €

Pas plus que la Révolution française, la Réformation protestante ne forme « un bloc ». Il y a dans ces deux séquences fondatrices, comme dans toute grande histoire, une évolution que des ruptures signalent sans la désavouer. Le beau livre de Matthieu Arnold confirme, dans la clarté de son plan et la fluidité de son récit, que malgré les étapes et les dates, un courant continu traverse l’Europe chrétienne du XVIe siècle. Luther vit en ce temps-là, il est « de son temps », inscrit totalement dans le paysage de son pays, de ses mœurs et de sa culture. Célébrant de messes monastiques puis prédicateur pastoral de l’Évangile, il devient l’artisan et l’artiste d’une intelligence renouvelée de l’Écriture. L’exigence et l’actualité de l’Évangile vont heurter de plein front... le fronton romain de l’Église de pierre, tant elle refuse cette mise en question de ses pratiques plus utiles à la construction de la basilique que vertueuses pour le Royaume des cieux !
Luther souhaitait un dialogue en vérité, une « disputatio », c’est-à-dire un débat dans la noblesse et la courtoisie des échanges académiques. Il n’en sera pas ainsi, et la réplique cardinale des Romains conduit le réformateur de la belle lumière de ses thèses exposées au soleil à la flamme allumée pour le brûlement de la bulle papale. En attendant, au soir de sa vie, les invectives littéralement terrifiantes lancées contre les Turcs ottomans, les juifs récalcitrants et les papistes endiablés...
Nous suivons ainsi, d’année en année, jour après jour, avec les précisions chronologiques de l’historien qui sait tout, comme Luther est « conduit comme un cheval aveugle » mais qui sait où il va puisque Dieu est censé le tenir par la bride. Alors il entre en résistance, venu le moment de la rupture. C’est le fameux « je ne puis autrement, car il est dangereux d’aller contre sa propre conscience ». Ainsi se transforme en duel ce qui était trois ans plus tôt un projet de dialogue : « Je discute, je n’affirme pas ». Après Worms, Luther dispute et confirme... C’est sans doute dans le passage de ce moment à un autre que se définit pour la première fois l’esprit du protestantisme comme autorité de l’Écriture sur la Tradition et priorité de la conscience sur l’institution. Mais je ne veux pas en dire plus que notre historien dont les conclusions générales sont rapides et prudentes.
Avec Luther, penseur volcanique et écrivain prolixe, le statut du théologien se définit comme un champ de bataille autant que de recherche : il est un lecteur qui « triture l’Écriture », un « prieur » qui fait appel à l’Esprit, un lutteur qui résiste aux assauts du Diable... Ce grand Luther assume toute son humanité avec une sorte de candeur spontanée dont témoignent ses propos de table et de colère ; tout comme sa joie chrétienne d’époux et de père, et son amour de la musique.
Alors, on ne saurait trop recommander la lecture très attachante de ce livre qui nous apprend tellement « sur » Luther que nous avons le sentiment de vivre « avec » lui ! En sa compagnie bruyante et contrastée, au long d’une histoire personnelle et globale aux couleurs intenses. Il y a du fauvisme dans le Luther de Matthieu Arnold, tant l’auteur ne sépare pas la rigueur de ses connaissances des teintes contrastées qui nous les donnent à voir. Après beaucoup d’autres, et peut-être plus qu’elles, cette biographie de Luther a quelque chose d’original dans son évocation de l’humanité du Réformateur qui attribuait à la Parole de Dieu la mission de réformer l’Église du Christ ; tandis que « lui buvait de la bière avec ses amis ».
Ceci dit, le livre de M. Arnold est bien l’œuvre d’un savant, d’un chef en la matière. Les cent pages de notes en petites lettres en témoignent, qui font toutes références à l’édition allemande des œuvres complètes du Docteur Martin Luther. On pourra regretter que, dans la Bibliographie sélective qui fait place, elle, à plusieurs écrits en français, ne soit pas mentionnée notre édition de la traduction de deux Psaumes de la pénitence, par Marianne Garcia-Iberg, et suivis de même par Albert Greiner du Sermon sur la Vierge Marie (Les carnets, DDB, Paris, 1998). Mais nul n’est parfait, surtout pas le soussigné !
Compte-rendu de Michel Leplay, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017


LA MÉMOIRE REVISITÉE
Jean Zumstein 
Labor & Fides, 2017, 550 p., 32 €

La mémoire revisitée est le résultat de bien des décennies d'un travail d'exégèse, non seulement de l'auteur mais aussi de tous ceux auxquels il se réfère soit pour les critiquer, soit pour étayer des thèses novatrices, notamment Paul Ricœur sur la relecture et les théories de Gérard Genette sur l'intertextualité.
L'Apocalypse, c'est entendu depuis longtemps, ne fait pas partie du corpus johannique lequel se compose de l'évangile et des trois lettres johanniques. Ces trois lettres s'étalent sur une période d'environ soixante-quinze ans. La « revisite » de l'évangile se fera après avoir pris en compte le titre qui figure dans les plus anciens manuscrits (ce que Genette appelle le paratexte), puis l'épilogue. Grandes questions soulevées à propos du prologue, venu plus tard à l'occasion d'une nouvelle version de l'évangile, lui-même émaillé de notes qui ont figure de relectures. Les lettres sont sans doute à lire avant l'édition définitive de l'évangile si l'on comprend la fuite des « johanniques » depuis le sud-ouest de la Turquie jusqu'en Syrie pour des raisons qui intéressent la communauté johannique en tension avec la Grande Église et les confrontations avec les gnostiques d’où procèderont le prologue puis les éléments de sa relecture. Les controverses dans les lettres apparaissent entre des enseignements gnostiques et les événements se rapportant à Jésus : « alors ils se souvinrent …et il arriva que selon les Écritures (la Thora)... » Ces événements, non remarqués quand ils se sont produits, reviennent à la mémoire de la communauté à la faveur des controverses et des persécutions qui ont amené la communauté johannique à s’enfuir vers la Syrie. Là encore des tensions se sont produites. Elles sont sensibles à la lecture des lettres johanniques et des relectures dont elles font l’objet.
Les trois lettres johanniques sont elles-mêmes parcourues de relectures, de recadrages du texte par rapport au vécu de la communauté. Les lectures s‘effectuent en remontant vers les premières attestations d’un texte qui n’est pas encore une écriture comparable à la Thora mais qui devient, au-delà des conflits d’interprétation, Écriture : l’évangile reste, à la lumière de la résolution de ces conflits, associé à la Thora, Moïse préfigurant le Christ libérateur.
Grande avancée de la compréhension de l’Évangile et des lettres qui accompagnent le devenir de communautés : après beaucoup de tensions et d’influences contradictoires la véritable identité du Christ est reconnue. La nature d’une mission que les disciples en leur temps n’avaient pas clairement discernée, ou même totalement ignorée, est manifestée. La mémoire revisitée invite à une nouvelle lecture et compréhension de la formation de l’Église primitive et des textes johanniques devenus Écritures au même titre que les autres textes du Nouveau Testament et de la Thora.
Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°233 de septembre-octobre 2017

Ottilie Bonnema, Isabelle Bousquet, Joël Dahan : COMME ELLE EST BELLE…

COMME ELLE EST BELLE…
Témoignages, images et textes à méditer
Ottilie Bonnema, Isabelle Bousquet, Joël Dahan
Fondation John Bost/Olivétan, 2017, 112 p., 14 €

Dans le cadre du bicentenaire de la naissance de John Bost, à côté de cinq ouvrages plutôt historiques, celui-ci exprime le présent, centré sur l’accompagnement spirituel des 1600 résidents actuels de la Fondation John Bost. Leurs trois pasteurs ont recueilli des réactions, questions et réflexions de résidents, et ont même à leur propos rédigé des textes aidant les lecteurs à réfléchir à leur tour. Pour chaque double page une parole de résident, une réflexion ou méditation d’un des pasteurs, un texte biblique et une très belle photographie de Matthieu Anglada. Une vingtaine de pages montrent les outils pédagogiques et/ou d’animation utilisés, et autant de pages offrent des textes et suggestions d’animation cultuelle. Une postface d’Elian Cuvillier vient en conclusion. Un très beau livre, à tous points de vue.
Compte-rendu d’Olivier Pigeaud, paru dans la revue LibreSens n°232 de juillet-août 2017


Valérie Duval-Poujol, Christian Krieger : UN NOUVEL ÉLAN POUR LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

UN NOUVEL ÉLAN POUR LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE
Valérie Duval-Poujol, Christian Krieger
FPF/Olivétan, 2017, 128 p., 13 €

La Fédération Protestante de France, organisme un peu étrange, a toujours eu du mal à se définir. Cette difficulté s’est accentuée avec l’admission de nombreuses Églises « évangéliques » et s’est focalisée au moment où l’Église Protestante Unie de France a ouvert la possibilité de bénédiction de couples de même sexe. D’où la création d’un groupe d’enquête et de réflexion et de propositions qui a été menée par les auteurs de cette publication qui y livrent leur rapport sur la consultation de diverses Églises et Œuvres et groupes ainsi que leurs propositions d’avancée. Cet ensemble a été approuvé par l’Assemblée générale de la FPF de fin janvier 2017 en une résolution intitulée « un nouvel élan ».
Après une introduction de François Clavairoly, l‘ouvrage commence par le texte de cette résolution. Suit la description de la méthode de la consultation et une analyse des difficultés tenant au fait que la FPF est une fédération d’Églises, et d’œuvres, mais n’est pas une Église, avec pourtant la visée d’une communion entre tous. Cette double caractéristique diversement appréciée selon par membres est source de tensions. Le rapport propose de concentrer la fonction de la FPF sur la représentation du protestantisme vis à vis des autorités et la défense de ses intérêts, en y associant le Conseil National des Évangéliques de France. Il faut certes aussi favoriser une meilleure connaissance mutuelle des membres de la FPF, en particulier au niveau local. L’expression d’une communion visible (accueil mutuel à la Cène) devrait être une visée mais non une obligation. La mise en œuvre de ces orientations est détaillée en plusieurs pages de proposition de travail qui concluent le rapport lui-même. Y sont ajoutée trois contributions très intéressantes d’Elian Cuvillier, Louis Schweitzer et Jean-Paul Willaime.
 En annexe trois déclarations de la FPF de 2015 et 2016, les statuts de la FPF de 2016, sa charte de 2010 et les conditions spirituelles d’appartenance de 1979 et une chronologie de 1905 à maintenant. Un dossier indispensable pour tous ceux qui portent intérêt aux aspects institutionnels et représentatifs du protestantisme français.
Compte-rendu d’Olivier Pigeaud, paru dans la revue LibreSens n°232 de juillet-août 2017  

Olivier Abel : PIERRE BAYLE. Les paradoxes politiques

PIERRE BAYLE. Les paradoxes politiques
Olivier Abel
Michalon, 2017, 120 p., 12 €

Le fameux quatrain de Voltaire à propos de Pierre Bayle présente admirablement toute la complexité de ce personnage : il y est à la fois « celui qui enseigne à douter » et « celui qui se combat lui-même ». En un mot, celui qui ne cesse de vouloir faire dialoguer tous les points de vue.
L’œuvre de Pierre Bayle (1647–1706) a « souvent été considérée comme la matrice de l’Encyclopédie et des Lumières ». C’est dire la notoriété et l’influence de ce protestant aujourd’hui bien oublié qui s’exila à Rotterdam avant la Révocation de l’Édit de Nantes pour y écrire inlassablement.
Comment mieux le décrire dans son foisonnement intellectuel qu’avec ce jugement de Mathieu Marais : « Il avait plusieurs esprits ». En effet, dans une exploration rhétorique pleine de verve, n’hésitant pas à exposer des idées étrangères aux siennes pour les combattre avec entrain, Pierre Bayle a toujours cherché à comprendre le raisonnement d’autrui de l’intérieur. Pour mieux souvent s’y opposer.
C’est donc une pensée difficile à suivre que celle de cet auteur, philosophe averti.
Cependant, Olivier Abel, l’auteur de ce court essai, nous convie avec beaucoup de clarté à entrer dans cette pensée. D’abord par une longue introduction éclairant le paysage politique, intellectuel et spirituel du siècle. Puis, dans un premier chapitre, en nous fournissant quelques éléments biographiques fondateurs de la démarche de Pierre Bayle, ainsi que la présentation de ses premières œuvres. Suit un second chapitre exposant successivement les œuvres de maturité. Chapitre plus complexe où la pensée de Pierre Bayle est analysée très subtilement. Un troisième et dernier chapitre nous ouvre à la présentation du Dictionnaire historique et critique, grand œuvre de notre philosophe. Les deux articles sur Milton et Hobbes y prennent une place conséquente.
Le recenseur a apprécié la lecture de cet ouvrage d’une grande clarté.
Compte-rendu de Pierre Reboul, paru dans la revue LibreSens n°231 de mai-juin 2017

Jérôme Cottin : QUAND L’ART DIT LA RÉSURRECTION

QUAND L’ART DIT LA RÉSURRECTION
Jérôme Cottin 
Labor & Fides, 2017, 196 p., 22 €

Un ouvrage exceptionnel qui donne à voir, entre le VIe et le XXIe siècle, huit œuvres réalisées sur le thème de la résurrection. Un très beau parcours qui allie l’herméneutique biblique et l’analyse de deux mosaïques et de six tableaux. La première étude porte sur la mosaïque d’abside de la basilique Saint-Apollinaire in Classe ; puis six tableaux aussi connus que le Retable d’Issenheim de Mathis Grünewald, le Christ en croix de Cranach l’Ancien et le Jeune, les pèlerins d’Emmaüs de Rembrandt, les disciples Pierre et Jean courant au Sépulcre au matin de la Résurrection d’Eugène Burnand, le semeur au soleil couchant de Van Gogh et dans un registre plus récent, Grande Résurrection du Christ II d’Otto Dix et Résurrection, étonnante et superbe mosaïque en suspension de Valérie Colombel.
L’ouvrage n’est pas une description technique ou structurale des œuvres, mais, bien plus, une réflexion qui porte sur ce qui est à voir et le rapport entretenu avec le texte biblique. On comprend à quel point Calvin devait être irrité par la profusion des crucifix, calvaires et autres tombeaux. Et de fait les artistes réformés s’abstiennent de telles représentations. Rembrandt, Burnand ou Van Gogh préfèrent l’éclat de la lumière et la réflexion sur ce que rapportent les Écritures des évènements, miracles, transfiguration, guérisons… La lumière, l’illumination, le soleil ou le contre-jour seront davantage choisis pour finalement rejoindre l’Écriture par le montré-caché qui ouvre l’espace d’une réflexion au lieu d’imposer une dogmatique du regard. Ainsi les réformés souvent tenus pour des iconoclastes ont cependant inspiré des peintres plus prudents à l’égard de ce qui pourrait devenir objets d’idolâtrie ou d’adoration en puisant leurs images dans la méditation des Écritures. Leur lecture de la Bible les conduit à écarter de leur peinture l’attirail religieux (catholique, en un mot) pour se rapprocher de l’humanité des personnages et de la normalité de la nature. Ce n’est pas la résurrection qui est montrée mais ses effets : l’étonnement, la frayeur puis ce que l’on peut appeler l’ensoleillement des êtres, leur accès au monde nouveau de l’espérance.
Ce que le livre propose c’est de découvrir la force spirituelle de quelques œuvres qui témoignent autant de l’art de leurs auteurs que de leur compréhension du texte biblique. Par la discrétion des images religieuses, ils rejoignent une théologie du process, d’avancée au-delà des catéchismes établis.
Le choix, en dernière analyse, de la mosaïque de Valérie Colombel, Résurrection, vient confirmer, dans notre modernité, cette permanente éclosion qui accompagne les artistes, croyants ou non, lorsqu’ils procèdent à l’interprétation des textes. Ils font naître, au cœur de ceux qui les contemplent, de vivifiantes questions. Le livre ne s’achève pas par un épilogue mais par un « élargissement » qui permet au lecteur, sur le plan biblique, théologique ou esthétique, de continuer son chemin.

Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°231 de mai-juin 2017

James Woody : VIVRE LA LIBERTÉ

VIVRE LA LIBERTÉ
James Woody 
Cerf, 2017, 211 p., 16 €

Un livre qui devrait susciter l’enthousiasme tant il est habité par la joie qui procède de la lecture biblique, de l’écoute de l’hébreu ouvert à tant de différances, comme aurait dit Derrida, de l’attention à tant de nuances décisives de l’Évangile. L’auteur qui fait entendre aussi la mélodie de poètes comme Louis-René des Forêts, Paul Celan... Le décalogue prend un tout autre visage qu’un texte peint sur les murs et ne donnant à penser qu’à des interdits. À chacune de ces dix paroles on a envie d’ajouter « liberté, j’écris ton nom ». Ces paroles sont comme la démonstration de la déclaration initiale : « libérés de la servitude ». Vivre la liberté c’est s’éloigner de tous les dogmatismes, de toutes les contraintes religieuses ou politiques, et surtout témoigner de cette liberté sans chercher à contraindre les autres à s’acheminer vers on ne sait quel horizon radieux. La liberté est proclamée et demeure le résultat d’une démarche individuelle. Point là de stratégie idéologique ou religieuse visant à conquérir des masses. Souvenir, pourrait-on dire, de Georges Crespy qui, devant des jeunes réunis en Hollande, affirmait que « ce n’est pas le nombre qui compte », ou de Paul Ricœur appelant à la responsabilité et à la justice de chacun.
Ce que James Woody fait entendre ici ce sont toutes les harmoniques d’une liberté, tous les secteurs de la vie menée aujourd’hui, chargée de contraintes, de menaces, de déterminismes réels ou imaginaires. On apprend, par cette leçon, à lire et à pratiquer l’Évangile autrement que dans le carcan d’une tradition qui s’est voulue infaillible. C’est maintenant dans les couleurs d’une découverte de sens et de possibilités non perçus qu’il convient de s’acheminer. Oui, la vie peut être autre qu’écrite d’avance, parcourue des rides du chemin parcouru et de la résignation devant les déploiements de l’hybris (la démesure) qui se déploie parmi les nations.
La résistance à toute prétention à dominer le monde fait partie de l’existence sans que toujours l’étiquette chrétienne soit revendiquée. La Bible n’est pas à proprement parler un livre religieux qui conviendrait à des liturgies, des pèlerinages ou des options sur un autre monde. Elle est, pour tout vivant, source de liberté, de créativité, de joie partagée dans l’ici et maintenant de l’existence. Ce ne sont pas les images de la maladie, de la faute et de toute cible non atteinte qui accompagnent la vie et lui donnent sa saveur, mais la liberté assumée dès que - toute lecture faite - Jésus s’éloigne et que le Christ habite tout en tous. Un beau livre qui réconcilie avec la Bible, depuis le parcours abrahamique jusqu’à la Voie indiquée par le Christ.
Compte-rendu de Serge Guilmin, paru dans la revue LibreSens n°231 de mai-juin 2017